Le conflit complexe du Haut Karabagh (Artsakh) trouve ses racines dans l’Histoire

Le conflit complexe du Haut Karabagh (Artsakh) trouve ses racines dans l’Histoire. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’éveil identitaire des nations fragilise l’URSS, laquelle succomba définitivement en décembre 1991. Sa disparition laisse des séquelles géopolitiques dans de nombreuses régions jusqu’à nos jours. Plusieurs entités régionales se sont depuis déclarées indépendantes, mais ne disposent pas de reconnaissance juridique internationale et, de ce fait, ne sont pas considérées comme des États au sens du droit international. Tel est le cas de la Transnistrie en Moldavie, de l’Ossétie du Sud, de l’Abkhazie en Géorgie et du Haut Karabagh dans le Caucase du Sud, disputée entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Terre ancestrale arménienne, rattachée au Royaume de la Grande Arménie, la région a ensuite basculé sous la domination de nombreuses puissances comme l’Empire seldjoukide, l’Empire mongol, les turkmènes, les chah d’Iran, puis enfin au XIXème siècle, la Russie tsariste … Mais la région a su garder son autonomie religieuse et politique, ainsi que sa population majoritairement chrétienne, sous l’égide de ses seigneurs appelés melik, ou sous l’autorité des princes, qui prêtaient plus ou moins allégeance à la puissance dominatrice. La révolution tsariste, puis la révolution russe changent la donne. La zone disputée, peuplée majoritairement d’Arméniens (94,4 % de la population totale selon l’Annuaire politique et économique de l’URSS 1925-1926), est intégrée à la nouvelle république d’Azerbaïdjan. Celle-ci disparaît en 1922 pour donner lieu, aux côtés des deux autres pays du Caucase à une république unique de Transcaucasie. Dissoute en 1936, Artsakh reste incorporée au sein de la RSS d’Azerbaïdjan. Les maintes tentatives politiques, notamment du Bureau caucasien du Parti communiste pour le détachement de la région ont été vaines, car le pouvoir central s’est toujours prononcé contre.

Il convient de souligner qu’à l’origine, la région proclame non pas son indépendance, mais son rattachement. En 1988, une pétition est adressée à Khrouchtchev pour rattacher le Karabagh. Le même mois, le Soviet (le Conseil) de la région autonome vote par une majorité écrasante son rattachement à l’Arménie, demande qui est de nouveau rejetée. Le 1er décembre 1989, les Assemblées parlementaires de l’Arménie et du Haut-Karabagh proclament leur rattachement, vote considéré comme « nul et non avenu par les autorités soviétiques ». Les massacres et pogroms organisés contre les arméniens à Bakou, puis à Sumgait ravivent les sentiments nationalistes et urgent la cause Artsakhiote. Alors face aux multiples refus des Soviets, la région tente d’emprunter une autre voie, interne, juridique, « invoquant la loi soviétique sur le droit de sécession des régions autonomes des républiques fédérées ». Par un référendum du 2 septembre 1991 (qui intervient avant la dislocation de l’URSS ), la région se déclare République indépendante, chose inacceptable pour les autorités azéries. Mais la guerre éclate définitivement après l’implosion de l’Union soviétique, l’autorité azérie demandant le rattachement de la région, en s’appuyant sur l’unique document du transfert forcé. Cette guerre de plusieurs années se solde par un cessez-le-feu. Néanmoins, elle marque une avancée des forces militaires arméniennes, intégrant un corridor de sécurité rattaché au Haut Karabagh, restaurant ainsi les limites de sa province historique millénaire, avant sa transmission.

La guerre se solde donc par une victoire arménienne puisque suite à sa déclaratation, selon le principe de l’autodétermination des peuples, et suite à la guerre sanglante Artsakh devient une république de facto, fonctionnant depuis de manière démocratique. Il s’agit en effet d’un régime démocratique présidentiel monocaméral, détenant sa propre administration et ses entités locales. Le refus du peuple millénaire de quitter le territoire de ses ancêtres, suite à une décision politique maintes fois contestée depuis sa mise en œuvre, puis la fin de l’entité politique (URSS) à l’origine du transfert, poussent le peuple à lutter pour son indépendance. Leur autodétermination leur étant refusée par le pouvoir d’Azerbaïdjan, s’appuyant sur une décision politique découlant du règne de l’URSS qui n’existe plus, a régulièrement poussé le gouvernement autocratique azéri à violer le régime du cessez-le-feu établi en avril 1994. Se retrouver, malgré sa volonté, sous l’autorité d’un régime qui entretient des liens d’amitié avec son allié turc, qui ne cache pas sa volonté de « terminer ce que [ses] ancêtres ont commencé » donne à ce conflit une dimension historique et géopolitique qu’il est nécessaire de prendre en compte. Le rattachement du Haut Karabagh à une dictature met en danger non seulement les habitants mais aussi le riche héritage historique de la région. La cession d’autres régions arméniennes, toujours  par le pouvoir soviétique, ont abouti à la destruction complète de la culture arménienne. Tel est l’exemple de l’anéantissement du cimetière arménien médiéval de Djoulfa dans l’enclave azérie de Nakhitchevan.

La rhétorique du Haut Karabagh a souvent servi au dictateur Aliyev de la pétromonarchie (présidence héritée de père en fils depuis trente ans, la vice-présidence appartenant à l’épouse d’Aliyev) de moyen catalyseur de contestations du régime. Chaque crise à laquelle le pouvoir azéri a dû faire face s’est soldée par une violation du cessez-le-feu, imputée à la jeune république d’Artsakh, laquelle n’a naturellement aucune raison de lancer des hostilités due à sa position économique fragile. Tel a été le cas en juillet dernier, lorsque suite à la chute des cours du pétrole et à l’aggravation de la pandémie de Covid-19 dans le pays, on a commencé à dénombrerdes agressions militaires, agressions que les médias ont imputées à la république d’Artsakh. En pleine crise sanitaire, alors que le nationalisme azéri se voit exalté, des milliers de manifestants se sont réunis à la Place de la ville de Bakou pour demander une guerre contre l’Arménie.  En effet, une liberté de presse inexistante et des médias appartenant à la famille Aliyev ont contribué, depuis des décennies, à la narration d’un récit historique inventé et monté de toutes pièces, niant tout héritage arménien de la région. Pourtant, la présence de monastères et églises médiévaux arméniens de Dadivank (9ème siècle), de Gandzasar (13ème siècle), de Gtichavank (13ème siècle), de Amaras (4ème siècle), de Tzitzernavank ( 7ème siècle )… complétés par des cimetières, khatchkars et autres monuments caractéristiques de la culture arménienne prouvent le contraire. La propagande de l’histoire entretenue par le régime explique l’invasion récente du 27 septembre 2020 par un récit construit, lequel viendrait appuyer la concrétisation d’un corridor panturc liant l’Azerbaïdjan à son enclave de Nakhitchevan et de fait, à son allié turc. Ce faisant, la pétromonarchie poursuit son ambition de conquête territoriale, motivée par des raisons économiques de création de pipeline alimentant la Turquie, puis, l’Europe, au détriment de populations civiles.

Aujourd’hui, face aux événements actuels, ne pas répondre aux agressions revient à tomber dans le silence d’un programme génocidaire, prémédité et donc minutieusement préparé. Les attaques lancées par la République d’Azerbaïdjan et l’emploi de mercenaires djihadistes aux frontières sont désormais avérés. De la même manière, les violations du droit international humanitaire sont flagrantes, puisque les bombardements des infrastructures civiles continuent, les mercenaires sont envoyés en première ligne sans être mis au courant et les journalistes étrangers sont blessés par des tirs azéris en Artsakh (l’Azerbaïdjan ayant bloqué toute entrée de journaliste non loyal aux politiques turques). Un peuple qui ne demande que son auto-détermination par voie pacifique, devant un dictateur qui manipule la cause guerrière pour créer et forger le récit national de son entité politique si récente, ne peut survivre longtemps sans la reconnaissance par la communauté internationale de son droit inhérent de vivre sur la terre de ses ancêtres.

Gandzasar, monastère arménien, XIIIème siècle
La cathédrale Ghazanchetsots, IXème siècle
Dadivank, monastère arménien, IXème siècle

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