La mode… à tout prix ? Qui sont les vraies fashion victims

« Mon superviseur m’aurait passé un savon s’il m’avait trouvé assise pour quelques minutes, sur les 10 heures où je travaillais debout […] Cela m’arrivait régulièrement de travailler de 7 heures du matin jusqu’à 6 heures le matin suivant […]. » Emelia Yanti, ouvrière indonésienne.

 Les dérives de la fast fashion… quand la mode tue

« Ce bâtiment a été construit de manière anarchique et n’était pas destiné à supporter le poids des machines à coudre. Par ailleurs, le Bangladesh concentre toutes les violations des normes fondamentales de travail dans le secteur textile », confie Nayla Ajaltouni, du collectif Ethique sur étiquette.

Le 24 avril 2013 s’effondrait le bâtiment Rana Plaza à Dacca, capitale du Bangladesh, qui abritait des ateliers de confection dans lesquels s’approvisionnaient de grandes marques de vêtements internationales. Ce tragique incident, qui a causé la mort d’environ 1 130 ouvriers du textile, est devenu l’une des catastrophes les plus meurtrières de l’histoire du travail et de l’industrie du textile.Cet incident a révélé au grand jour les dérives de la fast fashion, segment de l’industrie vestimentaire qui se caractérise par le renouvellement très rapide des vêtements proposés à la vente, entraînant une production massive et intensive de vêtements. Car si les effets néfastes de la mondialisation à outrance et de la surconsommation sur l’environnement sont souvent mis en avant depuis plusieurs années, il est peu fait écho des atteintes aux droits humains dans la fabrication de ces produits. Si bien des domaines sont concernés, nous nous concentrons dans cet article sur l’industrie du textile et la fast fashion, une des industries les plus polluantes au monde.

Les gens n’ont pas idée à quel point c’est difficile pour nous de confectionner leurs vêtements. Ils se contentent de les acheter et de les porter. Je pense que ces vêtements sont produits par notre sang”, nous livre une ouvrière bangladaise du textile dans un témoignage poignant dans le documentaire « The true cost ».

A la recherche du moindre coût

“Dans une logique de profit à court terme, les multinationales ont délocalisé leur production vers des pays où le coût de la main d’œuvre est faible et les droits sociaux quasi inexistants. Cette mondialisation non-régulée a permis aux multinationales de multiplier leurs filiales et sous-traitants, et de s’enrichir au détriment d’une main d’œuvre bon marché et vulnérable”. Collectif “Ethique sur l’étiquette”. 

Suite à l’incident du Rana Plaza, les ouvrières du textile après des années de lutte syndicale, ont obtenu un salaire mensuel minimum de 68 dollars (61 euros). Suite à cela, des entreprises comme H&M ont décidé de délocaliser leur production dans un pays où les coûts de main d’œuvre sont les plus bas au monde… l’Ethiopie, où les salaires mensuels sont de seulement 23 euros par mois. Si ces pays dits « en développement » sont si attractifs pour les grandes industries, c’est pour leur moindre coût de la main d’œuvre et la faiblesse, pour ne pas dire l’inexistence de quelconque droit du travail, qui leur permet de produire et de vendre leurs articles au prix le plus bas, et de renouveler leurs articles le plus souvent possible.

Le 23 janvier 2019, l’ONG Human Rights Watch publiait un rapport dénonçant les conditions de travail des ouvriers du textile au Pakistan.  Dans ce pays, l’économie du textile est capitale puisqu’elle représente 70% des exportations du pays. Un secteur crucial, dans lesquelles les conditions de travail sont plus que discutables : interdiction des syndicats, absence de contrat de travail, non-respect du salaire minimum légal, emploi d’enfants, bâtiments non mis aux normes de sécurité, et surtout une défaillance de l’inspection du travail dans le pays. Les revendications pour plus de droits ne sont pas les bienvenus : « les ouvriers impliqués dans la création de syndicats sont victimes de violence, d’intimidations, de menaces ou de licenciements », constate HRW. Si l’ONG met en avant le fait que les plus petites usines où les violations des droits y sont les plus fortes, fournissent pour l’essentiel des entreprises nationales, échappant davantage à l’inspection du travail, les usines de plus grande taille où s’approvisionnent de grandes marques internationales connaissent également ces violations des droits, et pas qu’au Pakistan.

Quelle protection juridique des droits humains dans l’industrie du textile ?

« Le discours de l’ignorance est intenable. Dans le système de mondialisation, est-il acceptable qu’une entreprise ne sache pas où et comment sont fabriqués ses produits ? Quand une entreprise produit au Bangladesh, elle a connaissance des risques. Aux marques d’adopter une politique responsable du choix des fournisseurs et de suivi via des audits sociaux, des inspections. Elles doivent aussi revoir les conditions qu’elles imposent aux fournisseurs. » Nayla Ajaltouni, du collectif Ethique sur étiquette.

En France, en réponse à l’incident du Rana Plaza, le Parlement a adopté en 2017 une loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre, qui entre dans ce qu’on appelle communément dans le domaine de la RSE, responsabilité sociétale/sociale des entreprises. Cette loi entend fixer des obligations aux multinationales françaises de 5.000 salariés dont le siège social est en France et celles de plus de 10.000 salariés dont le siège social est à l’étranger. Les entreprises doivent pour ce faire, rédiger un « plan de vigilance » afin d’identifier « les risques et prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes ainsi que l’environnement, résultant des activités de la société et de celles des sociétés qu’elle contrôle directement ou indirectement, », précise le texte.   Ce plan doit comporter une cartographie des divers risques, des procédures d’évaluation des filiales, sous-traitants et fournisseurs, et les entreprises doivent également mettre en place des « actions adaptées » pour atténuer les risques et des mécanismes d’alerte. Bémol de cette loi : elle n’impose pas les fréquences des inspections et aucune grille d’évaluation n’est imposée. Elle reste à la discrétion… de l’entreprise. De plus, comme l’a déclaré l’ancien rapporteur de la loi, le député Dominique POTIER, la loi instaure une obligation de moyen et non de résultat. Explication : « si un dommage survient alors que la société mère a bien mis en œuvre un plan de vigilance adéquat, sa responsabilité ne sera pas engagée. Seules celles n’ayant pas dressé de plan, risqueront une sanction financière ».  En effet, la loi telle que rédigée initialement comprenait un volet « sanction », qui prévoyait la possibilité d’infliger une amende aux entreprises qui ne respectent pas la loi. Des élus de droite ont saisi le Conseil constitutionnel, en contestant ce volet qui serait punitif à l’égard des grandes entreprises françaises. Le Conseil constitutionnel a alors validé la loi… mais en censurant ce volet sanction, en estimant que « le législateur avait défini l’obligation qu’il instituait en des termes insuffisamment clairs et précis pour qu’une sanction puisse être infligée en cas de manquement. »

En 2019, deux ans après l’adoption de la loi, l’ONG Amnesty International a dressé un bilan des premières applications de la loi : « sur les 80 plans de vigilance analysés par nos associations, la plupart ne répondent que très partiellement aux exigences de la loi, notamment en termes d’identification des risques de violations, de leur localisation et des mesures mises en œuvre pour les prévenir. Plus grave encore, certaines sociétés, telles que Lactalis, le Crédit agricole, Zara ou encore H&M, n’ont toujours pas publié de plan de vigilance, en dépit de l’obligation légale qui leur est faite » Malgré les limites de cette loi, il faut souligner que la France a été pionnière dans ce domaine et a impulsé une avancée législative dans d’autres pays. Si elle comprend encore des limites, c’est un premier pas vers une prise de conscience des dérives de notre mode de consommation et pour une responsabilisation progressive des entreprises dans leur mode de production.

Fin février 2020, le Conseil général de l’Economie a remis un rapport sur la loi, et a appelé à élargir le périmètre d’application aux filiales françaises d’entreprises étrangères, ainsi qu’aux sociétés en nom collectif (SNC) et société anonyme à responsabilité limitée (SARL). Une recommandation saluée par de nombreuses associations et ONG de défense des droits humains : Nous accueillons positivement les propositions visant à étendre l’application de la loi aux formes juridiques non couvertes et à harmoniser les seuils ; elles permettront de s’assurer qu’un plus grand nombre d’entreprises opérant dans des secteurs à risque en matière de violations des droits humains et de l’environnement soient soumises à l’obligation de vigilance.”

L’industrie du textile…. mais pas que

Denis Mukwege l’a dit au monde entier le 10 décembre 2018 : « Nous aimons tous les belles voitures, les bijoux, les gadgets, j’ai moi-même un smartphone (…). En conduisant votre voiture électrique, en utilisant votre smartphone, en admirant vos bijoux, réfléchissez un instant au coût humain de la fabrication de ces objets. Comment me taire, quand nous savons que ces crimes contre l’humanité sont planifiés, avec un mobile économique ».

Si cet article est consacré à l’industrie du textile, il ne faut pas oublier que de nombreux secteurs de l’économie et de l’industrie sont concernés. C’est tout un système et un mode de production, de surconsommation qui crée ces dérives, à l’aire de la mondialisation et de la concurrence à outrance, les entreprises cherchent à vendre au moindre coût et à produire toujours plus. Si dans nos pays occidentaux, les luttes sociales ont permis d’obtenir davantage de droits du travail, le problème ne disparaît pas. Il se déplace, à l’autre bout du monde. 

“Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent” Jean-Paul Sartre. Esclavage moderne ? Travail forcé ? En 2016, L’Organisation internationale du Travail estimait à 21 millions le nombre de personnes victimes de travail forcé, exploitées dans des champs, des usines, sur des chantiers, générant environ 150 milliards de dollars de profits illégaux. 

“La jeune génération tient vraiment à la traçabilité éthique. Le produit ne doit pas seulement être fonctionnel, il doit représenter quelque chose. Il doit être le symbole de ce en quoi les gens croient, de ce à quoi ils tiennent”. Lina Ramos, responsable du groupe Source Intelligence

Rédaction : Lucie DE LAPORTE

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