Le Tibet sous occupation chinoise: l’extinction silencieuse d’un peuple et d’une civilisation

china out of tibet

« Depuis six décennies, les Tibétains de tout le Tibet (…) ont dû vivre dans un état de peur permanente, d’intimidation et de suspicion sous la répression chinoise »

Discours du 14e Dalaï Lama du 10 Mars 2008 en Inde. Un discours prononcé dans un contexte particulier pour la Chine, sous les feux des projecteurs à l’approche des Jeux Olympiques de Pékin. Ce fut l’occasion de dénoncer le sort réservé aux tibétains par la Chine. Ce même jour, des moines manifestant pour la liberté de la religion et pour l’indépendance du Tibet sont arrêtés à Lhassa, capitale du Tibet.

En 1950, après l’arrivée au pouvoir de Mao Zedong, fondant la République Populaire de Chine (RPC), l’armée chinoise envahit le Tibet. L’argument officiel du gouvernement chinois: venir sauver le peuple tibétain opprimé par ses dirigeants, le Tibet vivant sous un système féodal où existe le servage.

Le Tibet est pour la République Populaire de Chine une zone économiquement stratégique, riche en ressources énergétiques et minérales dont le cuivre, le chrome ou encore en lithium. Des ressources minérales formant un potentiel économique important pour la Chine, évalué à 78,4 milliards de dollars en 2004 dans un article du Quotidien du Peuple, l’organe de presse officiel du Comité central du Parti communiste chinois. Le Tibet est également surnommé le “château d’eau de l’Asie”: situé au cœur de l’Himalaya, dix des plus grands fleuves de la région y prennent leur source.

A l’époque de l’invasion du Tibet, le contexte international mouvementé  avec le début de la guerre de Corée notamment, l’arrivée au pouvoir de Mao Zedong, ne permet pas à la question tibétaine d’émerger et d’attirer l’attention de l’opinion internationale. De plus, le Tibet est longtemps resté volontairement isolé sur la scène internationale, ce qui a rendu difficile la médiatisation de l’invasion chinoise du Tibet, faute qui plus est d’un manque de développement des moyens de communication. Presque 70 ans plus tard, le Tibet est toujours sous occupation chinoise, et la situation est plus qu’inquiétante. Pourtant, la question tibétaine peine à se faire entendre.

Mais que se passe t-il exactement au Tibet? Quelle est la réalité quotidienne de la répression chinoise réservée aux tibétains?

C’est ce qu’Enquête exclusive a tenté de nous montrer dans son reportage “Tourisme et dictature: Bienvenue au Tibet”. Ce documentaire nous montre en images la politique de colonisation qui s’opère au Tibet. Le gouvernement chinois y construit des buildings, de grands centres commerciaux modernes, des hôtels de luxe reprenant l’esthétique tibétaine (“business oblige”): se met en place une véritable société de consommation au Tibet, aux dépens des cultures et traditions tibétaines. Tous ces bâtiments modernes sont construits à la place des maisons traditionnelles, le gouvernement offrant une compensation financière aux habitants tibétains pour être relogés ailleurs. Parallèlement, le gouvernement chinois offre des avantages fiscaux (salaires avantageux et garantie d’avancée de carrière plus rapides) aux chinois pour qu’ils aillent s’installer et travailler au Tibet: l’objectif est le remplacement progressif des populations tibétaines par les populations chinoises et déjà aujourd’hui, les tibétains sont devenus minoritaires dans les villes.

Une culture tibétaine bafouée par l’arrivée massive de touristes chinois, qui voient dans le Tibet et sa culture une attraction touristique, méconnaissant les traditions et leur importance. Le documentaire nous montre une scène où on y voit des touristes chinois se trempant les pieds dans un lac. Le guide nous explique qu’il s’agit d’un lac sacré, que la tradition interdit de toucher: “ils ne savent même pas que c’est de l’eau sacrée, pfff, c’est dégoûtant”.

Les monastères, symboles sacrés de la culture tibétaine, sont transformés en attraction touristiques, perdant leur fonction culturelle et spirituelle. Ils sont également une véritable source financière pour le gouvernement chinois: les monastères sont sous contrôle du gouvernement chinois, qui a mis en place une présence policière dans ces lieux sacrés. Les moines bouddhistes y sont devenus de simples gardiens de musée, contraints à réclamer de l’argent aux touristes pour qu’ils puissent prendre des photos du lieu. Des sommes versées presque intégralement au gouvernement chinois.

L’objectif derrière cette transformation des monastères en sites touristiques est d’éviter à nouveau des rébellions telles que celles qui se sont produites en 2008, où des moines tibétains sont descendus dans les rues pour réclamer plus d’autonomie et de droits, des manifestations réprimées dans la violence.

Des monastères placés sous contrôle militaire pour éviter de nouvelles rébellions, mais également pour éviter ces nouvelles images qui ont choqué le monde entier en 2008, montrant des tibétains qui  s’immolent par le feu. Le documentaire montre à cet égard l’image de pompiers munis d’extincteurs présents dans les monastères. Les militaires patrouillant dans les rues sont également munis d’extincteurs pour éviter ces incidents.

Les manifestations sont interdites et les moines sous contrôle. La ville de Lhassa toute entière est placée sous haute surveillance, avec des caméras à tous les coins de rue. Les habitants sont soumis à  une étroite surveillance: 300 000 militaires (en uniforme mais aussi en civil) sont déployés dans la région du Tibet selon le documentaire, pour 3 millions d’habitants, soit un membre des forces de l’ordre pour 10 tibétains!! L’identité des individus est constamment vérifiée, les portraits du Dalaï-lama Lama, leader religieux, y sont interdits. Toute personne soupçonnée d’avoir participé à des manifestations contre l’occupation chinoise est arrêtée, sur de simples soupçons.

Une situation que beaucoup de tibétains tentent de fuir en quittant leur pays. Certains y parviennent, d’autres sont tués en toute impunité à la frontière du pays par les militaires qui y sont postés. Ceux qui y parviennent se réfugient pour la plupart en Inde, dans une ville surnommée la petite Lhassa, la ville du gouvernement en exil où vit le Dalaï-lama Lama. Une ville dans laquelle se retrouvent près de 100 000 tibétains et où la résistance s’organise. Des réfugiés rassemblent des informations qui fuitent du pays pour les diffuser sur internet et tenter d’alerter l’opinion internationale.

D’autres tibétains ont choisi de se sacrifier pour tenter d’alerter l’opinion internationale. “Tibetans burning alive for freedom”, pouvait-on lire sur une pancarte lors d’une marche pour le Tibet.

Ce sont “près de 130 moines bouddhistes pour la plupart, qui se sont immolés par le feu en 5 ans pour défendre leur liberté, leur culture, et dénoncer l’oppression du gouvernement chinois”. Des images diffusées sur les réseaux sociaux qui ont choqué le monde entier.

Certains succombent à leurs blessures, mais d’autres survivent. « Quand nous entendons parler d’une auto-immolation, nous prions pour la mort de la personne car les survivants devront faire face à d’insupportables souffrances physiques et psychologiques. », raconte un tibétain en exil. Un article du site France-Tibet Les Tibétains survivant à leur immolation par le feu subissent répression, disparition …” témoigne du sort réservé à ces survivants: détenus dans le secret par les autorités chinoises, privés de soins médicaux ou encore utilisés à des fins de propagande par le gouvernement chinois.

La position du Sénat français sur la question tibétaine

En France, un Groupe d’information sur le Tibet a été créé au Sénat. Ce groupe d’information a publié  un rapport intitulé “Tibet : un peuple en danger”, alarmant sur la situation du pays. Il déclare tout d’abord que “le Tibet fait office de laboratoire où peuvent être validées les réponses que la communauté internationale aura la volonté d’apporter à des problèmes universels bien concrets. La manière dont les institutions internationales prendront ou non en compte la question tibétaine permettra de jauger leur capacité à assurer le respect des principes qui les fondent.” La question tibétaine évoque des thèmes “sensibles” auxquels le monde fait face dans d’autres régions du monde tels que: le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la destruction du patrimoine traditionnel, les discriminations raciales, les persécutions religieuses ou encore les atteintes aux libertés individuelles et familiales.

Plusieurs éléments principaux ressortent de ce rapport, ainsi qu’un second du Sénat rédigé par groupe interparlementaire d’amitié du Sénat du 17 octobre.

  • La violence de l’occupation chinoise

Pour illustrer la violence exercée par l’occupation chinoise, l’insurrection de Lhassa est particulièrement significative. Le 10 Mars 1959, les voix tibétaines se lèvent à Lhassa, capitale du Tibet. Ce sont quelques dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui descendent dans la rue pour réclamer l’indépendance du Tibet. A l’origine de ces manifestations, la peur des tibétains de l’enlèvement du Dalaï-lama Lama par les chinois, qui avaient invité ce dernier à voir une pièce de théâtre. Des manifestations réprimées dans le sang par les autorités chinoises.

Selon des chiffres communément admis, l’insurrection de Lhassa en 1959 a été réprimée pendant trois jours et trois nuits, opposant 20 000 tibétains à 40 000 soldats chinois. Il y eut 4 000 prisonniers et 2 000 à 10 000 morts”. Selon ce même rapport du Sénat, l’occupation chinoise aurait fait en quelques années des dizaines de milliers de morts de plus, fusillés, battus à mort, brûlés vifs, noyés, mutilés, étranglés, pendus, enterrés vivants, écartelés et décapités. Des faits qui ont conduit la Commission internationale des juristes (ONG ayant statut consultatif auprès de l’ONU) à estimer dans son rapport officiel de 1960 que la Chine perpétrait un génocide au Tibet.

  • Inégalités “ethnico-économiques” et mainmise économique de la Chine

Si la région autonome du Tibet connaît un taux de croissance annuel supérieur à la moyenne chinoise, des inégalités de richesses entre villes/campagnes persistent. Un rapport du TCHRD (Tibetan Centre for Human Rights and Democracy, ONG tibétaine en exil promouvant et défendant les droits de l’Homme au Tibet) dénonce: “l’injuste modèle économique a causé un important appauvrissement de la population tibétaine (…), la domination des migrants chinois dans les centres urbains”. La quasi totalité des tibétains étant des ruraux, ils ne bénéficient pas des retombées de la croissance économique. Un article d’EchoGeo Mars-avril 2008 : que s’est-il passé au Tibet ?” décrit un “fossé ethnico-économique ville/campagne”. Le discours officiel du gouvernement chinois met en avant l’effort économique fourni au Tibet, et notamment les fonds publics investis. Or comme le souligne un rapport du Sénat, le rapport du groupe interparlementaire d’amitié du Sénat n° 77 du 17 octobre 2007, “les fonds publics importants déversés au Tibet alimentent surtout un boom de la construction et des dépenses d’administration, qui profite d’abord aux colons Han”. De plus, la langue tibétaine n’est pas utilisée sur le marché de l’emploi, ce qui rend l’accès à l’emploi très difficile pour les tibétains. Les tibétains sont également victimes d’une véritable ségrégation dans l’accès aux emplois et fonctions politiques: il n’ont quasiment aucune chance de pouvoir occuper une fonction de responsabilité.

  • Des violations manifestes des droits de l’Homme

Le rapport relève les “mauvais traitements infligés par la police et l’armée aux détenus politiques, les parodies de jugements, les exécutions sommaires, la torture en prison”. Des pratiques d’avortement et de stérilisations forcées des femmes afin de contrôler les naissances sont pratiquées. La Chine a mis en place des règles restreignant la liberté de mouvement des tibétains à l’intérieur de leur propre pays, en violation de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme: il faut une permission officielle pour se rendre d’un lieu à un autre, même pour une courte durée. Le gouvernement chinois enferme les dissidents politiques: le centre tibétain pour les droits de l’homme et la démocratie recense 132 prisonniers politiques détenus dans les prisons au Tibet.

Des emprisonnements nombreux quelque peu arbitraires, reposant sur des bases juridiques floues: le code pénal chinois prévoit des délits vagues et imprécis tels que « l’atteinte à l’ordre social » ou la « mise en danger de la sécurité nationale ». Ainsi, un tibétain exposant une photo du Dalaï-lama Lama, revendiquant l’indépendance du Tibet ou portant un simple drapeau tibétain, peut être emprisonné par les autorités chinoises. Un rapport du TCHRD dénonce la surveillance à grande échelle des populations et ses répercussions sur le droit à la vie privée et à la liberté d’expression et d’opinion”. Il dénonce l’adoption de nouvelles lois et règlements répressifs mettant en place des mesures de surveillance, mais aussi des campagnes de rééducation politiques dans les campagnes, dans le but de “remplacer et supprimer la dissidence politique et les critiques à l’égard du gouvernement.”.

  • Des tibétains victimes d’une marginalisation culturelle

Une grande partie des tibétains n’ont pas accès à l’éducation. En région autonome du Tibet selon le Centre tibétain pour les droits de l’Homme, le taux d’analphabétisme s’élevait à 54.9% en 2009 (soit un taux  six fois supérieur à la moyenne nationale). Pour causes: des investissements éducatifs concentrés dans les zones urbaines, une faiblesse des subventions laissant les frais d’inscription à la charge des familles tibétaines, la plupart du temps pauvres, qu’elles ne peuvent donc pas assurer.

  • Génocide culturel et acculturation

La culture tibétaine et ses traditions se perdent au contact de la population chinoise et de la politique de colonisation entreprise par le gouvernement chinois. Concernant la langue tibétaine par exemple, son usage reste réduit dans la sphère publique. Les documents officiels sont rédigés en chinois. La langue tibétaine n’est enseignée qu’en primaire en région autonome du Tibet, le chinois devenant la langue d’enseignement au collège.

  • Des atteintes à la liberté de culte et de croyance

Bien que “l’accord en 17 points” signé le 23 Mai 1951 entre les représentants du gouvernement local du Tibet et central chinois en 1951 stipule que Les croyance religieuses, les traditions et les coutumes du peuple tibétain seront respectées, et les monastères lamaïques seront protégés. Les autorités centrales ne toucheront pas aux ressources des monastères”, la religion au Tibet est sous contrôle. Durant la Révolution culturelle entre les années 1950 et 1970, la répression fut à son apogée, avec la quasi totalité des monastères rasés et des milliers de moines exécutés. Une religion que Mao ne considérait pas, puisqu’il déclara au Dalaï-lama Lama lui-même lors d’une de ses visite en Chine en 1954, que  la religion est un poison, l’opium du peuple, qui affaiblit une race.

Aujourd’hui, Le Sénat français, dans son rapport, dénonce une liberté religieuse de façade: le gouvernement autorise les pratiques rituelles, mais restreint de manière drastique la propagation de l’enseignement bouddhique. Associés à la dissidence politique et au « séparatisme », les autorités chinoises contrôlent les monastères à travers des “comités démocratiques de gestion”, qui supervisent le fonctionnement matériel, activités éducatives et religieuses. Les admissions dans les monastères sont soumises à autorisation, un système qui permet aux autorités chinoises de réguler les effectifs des religieux. Des restrictions quantitatives, mais aussi des transformations politiques:  des “campagnes de rééducation politique” sont organisées par les autorités chinoises, au cours desquelles les moines doivent renier le Dalaï-lama Lama et affirmer l’appartenance du Tibet à la Chine. Le Dalaï-lama Lama, un sujet sensible pour les autorités chinoises, qui interdisent le port de son portrait.

La position de l’ONU sur la question tibétaine

L’ONU s’est également positionnée sur la question tibétaine, ayant adopté plusieurs résolutions manifestant sa préoccupation à l’égard du sort réservé aux tibétains.

  • Le 21 Octobre 1959, elle déclare dans une première résolution “être préoccupée et consciente de la nécessité de préserver les droits élémentaires des Tibétains.”
  • En 1960, l’AG vote une seconde résolution “ constatant la violation des droits de l’homme et des règles internationales” et mettant la Chine en demeure de les respecter.
  • Le 18 décembre 1965, l’ONU vote une troisième résolution dénonçant la “violation continuelle des droits fondamentaux des Tibétains.”

Plus préoccupant, le rapport du Sénat souligne que depuis ces résolutions, la question des droits de l’Homme au Tibet n’a pas été réinscrite à l’ordre du jour durant les dernières sessions, et pose la question de l’influence grandissante de la Chine à l’ONU tout comme sur la scène mondiale comme un des facteurs explicatifs. De plus, plus concrètement, la Chine étant un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, celle-ci peut opposer son veto à toute résolution condamnant son occupation au Tibet. Plus largement, la puissance politique et commerciale de la Chine dissuade ses partenaires commerciaux de premier plan de prendre parti pour la question tibétaine. D’autres pays frontaliers comme l’Inde craignent un élargissement du conflit dans la région en cas de prise de position pour la cause tibétaine.

Rédaction: Lucie DE LAPORTE

Sources

https://www.senat.fr/ga/ga50/ga50.html

https://www.senat.fr/notice-rapport/2007/ga77-notice.html

http://www.tibet.fr/dossiers_speciaux/le-tibet-un-etat-au-sens-du-droit-international/

http://www.tibet-info.net/www/Le-statut-historique-du-Tibet-un.html

https://rutube.ru/video/9e06ad6185487058ba8511d55641b3d2/

https://www.youtube.com/watch?v=k-gP23czwOk

https://www.youtube.com/watch?v=eBqa_bYUay4

http://www.tibet.fr/dossiers_speciaux/814/

http://www.tibet.fr/actualites/droits-humains-tibet-rapport-annuel-tchrd/

Photo: Flickr

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