La persécution massive des Yézidies, le silence d’un génocide

La communauté religieuse des Yézidies est essentiellement concentrée dans la région du Kurdistan bien que dispersée également en Syrie, en Arménie ainsi que, pour une minorité, en Amérique du Nord et en Europe.

Persécutés et torturés par l’Etat Islamique qui ne tolère pas leur religion, 6417 Yézidies dans la région de Sinjar auraient été enlevés du 3 août 2014 au 1er décembre 2017, par l’Etat Islamique. Plus alarmant encore, selon Khairi Bozani, chargé du dossier au ministère des Affaires religieuses du Kurdistan, bien qu’une partie ait réussi à s’échapper, 3210 Yézidies seraient toujours retenus prisonniers.

La religion revendiquée par les Yézidies reste minoritaire et peine à se faire accepter dans la région. Bien qu’elle existe depuis 6764 ans, elle s’est principalement transmise oralement, avant d’être retranscrite tardivement . Ainsi, face aux religions s’appuyant sur des supports matériels (comme par exemple des livres saints), tel que l’islam, le yézédisme ne bénéficie que de peu de légitimité. C’est pourquoi les musulmans radicaux prônent le respect du Coran et non d’une religion qui n’aurait même pas de testaments sacrés écrits.

Concernant les rituels, leurs prières se font face au soleil. Quant à leurs croyances, ils vénèrent sept dieux, le principal étant Melek Taous aussi appelé l’ange Paon. Ce dernier leur vaut la désignation « d’adorateurs du diable », le paon étant assimilé à une figure satanique pour les musulmans. Par ailleurs, cette religion n’est pas propice à l’ouverture, les mariages ne sont permis qu’entre personnes de la communauté et aucune conversion à leur religion n’est possible : On nait Yézidies, on ne peut le devenir.  Tandis que la religion des Yézidies ne devient légale qu’en 1849 , ses croyants représentent une minorité face à la religion musulmane qui s’est d’ores et déjà emparée de la région. La violence des persécutions est à son apogée sous le règne du sultan musulman Abdel-Hamid II (1876-1909) qui impose une religion unique. Face à cette oppression, les Yézidies, craignant pour leur vie, se convertissent à l’islam ou pour certains au christianisme afin de bénéficier de la protection de l’Église. Cette persécution, qui continuera dans la région lors de la politique d’arabisation forcée menée par le régime de Saddam Hussein, participe à l’extinction massive des Yézidies.

Le 2 août 2014, après l’accaparation de la ville de Mossoul, l’EI tente de s’en prendre à Sinjar, où résidait une partie de la communauté  yézidie. La violence des djihadistes fait fuir les peshmergas, les combattants kurdes d’Irak. La ville est assaillie par les djihadistes qui, après avoir dérobé autant de biens que possible, s’attaquent à la population. Des hommes par centaines sont exécutés et les habitants répartis en fonction de leur statut. Ils sont alors étiquetés puis vendus. Les yézidies pouvaient servir d’esclaves mais aussi, par la transfusion de leur sang, permettre la survie des djihadistes blessés.  Certaines yézidies ont pu être “ rachetées” par des ONG ou le gouvernement irakien aux djihadistes qui, lassés, revendaient les femmes qu’ils détenaient.

Les méthodes des djihadistes sont simples explique Patrick Dubois, prêtre et coauteur de La Fabrique des terroristes, dans les secrets de Daech,dans une interview du journal La Croix : « Daech a mis au point une méthode d’extermination précise, systématique et utilitaire : ses membres entourent le village des yézidies et assurent aux habitants qu’aucun mal ne leur sera fait s’ils se convertissent à l’islam. Certains villages le font pour être en paix. D’autres refusent : ils sont alors dépouillés de leurs biens et leurs familles sont disloquées. Les nouveau-nés sont enlevés à leurs mères et acheminés par camions dans d’autres villages. Une sélection s’opère chez les hommes : ceux qui n’ont pas atteint la puberté sont transformés en enfants-soldats dans les camps djihadistes. Les autres sont fusillés. Les jeunes filles, dont la virginité a été vérifiée par un médecin accompagnant les terroristes, sont achetées par « paquets » de 100, 200 ou 300 et vendues comme esclaves à des soldats ou à des responsables de l’organisation. Les femmes âgées, emmenées ailleurs, sont elles aussi fusillées ».

D’après les chiffres de la radio et de télévision belge francophone, les djihadistes installés dans la région irakienne auraient entrainé la mort de 5 000 civils, asservis 2000 femmes et filles et forcé le déplacement de 400 000 personnes de la région du Sinjar, de la plaine de Ninive, et de la Syrie.

Si certaines Yézédies réussissent à s’échapper des mains des djihadistes, une fois violées, salies, les femmes ne sont plus considérées comme faisant partie de leur communauté qui les rejette. Aujourd’hui, grâce au chef spirituel des Yézidies, Baba Cheikh, engagé dans la défense de ces jeunes femmes, les représailles tendent à disparaitre et leur purification facilitée grâce à l’existence d’un temple, situé au nord de Mossoul.

Face à la montée progressive des groupes radicaux musulmans dans la région kurdes, des milliers de Yézidies sont  kidnappes tous les jours, les femme etant transformees en esclavage sexuelles. Certaines ont réussi à s’échapper et nous racontent leur expérience. Nadia Murad, est née en 1993 à Kocho dans le nord de l’Irak. Elle a réussi à s’extirper des mains de l’EI en 2014, âgée alors de 19 ans. Son histoire est relayée/racontée dans la radio de télévision belge francophone.

Le 3 aout 2014, Nadia est emmenée dans la ville de Mossoul. Elle raconte qu’un dénommé Salman âgé de 28 ans l’oblige à se convertir à l’islam. Elle refuse. Il la bat, la viole et finit par la livrer à d’autres combattants, plus précisément treize autres combattants, qui la battent et la violent également. En février 2015, aidée par une famille sunnite, Nadia récolte les papiers nécessaires afin de rejoindre un camp de réfugiés et parvient par la suite à rejoindre un membre de sa famille en Allemagne. Elle ne peut oublier ce que les djihadistes lui ont fait subir et s’indigne en racontant son expérience autour d’elle. Amal Clooney, célèbre avocate libanaise des droits de l’Homme, prend en charge son affaire qu’elle défend devant le conseil de sécurité des Nations Unies.

Amal Clooney est assise aux côtés de Nadia Murad, elle délivrera le même jour son célèbre discours « Bringing Isis to justice » devant l’assemblée de l’Organisation des Nations Unies.

Elle y déclare : « Je m’adresse à vous le gouvernement Irakien et à vous États membres de l’ONU quand je pose la question de pourquoi. Pourquoi rien n’a encore été fait ? Les victimes aussi désirent la justice. Daesh est la bureaucratie du mal qui laisse derrière elle un tas de preuves que personne ne collecte. Mes excellences, il n’est pas encore trop tard pour changer les choses. Je crois qu’il y a une volonté collective parmi les chefs réunis dans cette pièce, à Bagdad et dans les capitales partout dans le monde de tenir Daesh responsable pour ses crimes devant une cour de justice. Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est un chef moral pour rendre cela possible. Ne laissez pas cette situation devenir un autre Rwanda où vous regretterez avoir fait trop peu, trop tard. Ne laissez pas Daesh s’en tirer après avoir commis un génocide.»

Nadia, elle, ne s’arrête pas là et dénonce aussi un génocide face à la persécution massive de sa communauté religieuse. Cette réclamation, légitimée par la définition même du génocide décrivant l’intention d’exterminer un peuple dû à son ethnie ou à sa religion, a été entendue par l’ONU qui en mars 2015 demande la saisie de la Cour Pénale Internationale. Nadia elle-même devient alors ambassadrice de bonne volonté pour la dignité des victimes du trafic d’êtres humains en septembre 2016.

Mais jusqu’où s’étend l’influence de cet organisme international?

Mme Carla Del Ponte dénonce la passivité de la commission d’enquête des Nations Unies sur la Syrie dont elle est membre et accuse le gouvernement syrien d’avoir commis des « crimes contre l’humanité ». L’ancienne procureure du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie réclame alors, en vain, la création d’un tribunal international en Syrie afin de rétablir une justice équitable. Cette demande n’étant pas entendue, elle décide de démissionner de la commission et, par cet acte, espère réveiller la conscience internationale quant aux « impunités judiciaires » se déroulant dans le pays.

Si le débat politique aborde sérieusement la question du génocide en France où l’Assemblée Nationale et le Sénat demandent au gouvernement de reconnaître « officiellement le génocide » des populations yézidies, le génocide n’est pas reconnu par la communauté des juristes. Jacques Sémelin rappelle dans un entretien pour la chaine d’information Radio France Internationale, que  « Des massacres ne conduisent pas nécessairement au génocide. Il faut tenir compte de l’objectif : il y a des « processus de destruction » qui visent à détruire pour soumettre des populations, et d’autres pour éradiquer une population. Dans le premier cas, on est dans une logique qui est toujours celle des crimes de guerres, mais qui pourrait relever aussi de crimes contre l’humanité. Et dans le second, on est dans une logique qui, au moment de la guerre des Balkans, a été qualifiée de « nettoyage ethnique », notion qui n’a aucune valeur juridique et qui a été requalifiée en génocide. »

La persécution massive des yézidies semble présenter la majorité des caractéristiques d’un génocide, mais elle n’est encore abordée que superficiellement par les gouvernements et organismes internationaux. Pourtant, l’extermination massive qui a lieu au Moyen-Orient, qui ne vise pas que les yézidies mais aussi les chrétiens et bien d’autres, ne peut plus être négligée, au nom des générations futures et des femmes qui ont vu leur vie détruite et leur liberté enchainée.

Ryma HADDAD

Sources :

https://www.sbs.com.au/news/who-are-the-yazidis-and-why-are-they-persecuted

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_nobel-de-la-paix-les-yazidis-une-minorite-persecutee-de-longue-date-en-irak?id=10037643

https://www.monde-diplomatique.fr

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Daech-orchestre-genocide-utilitaire-yezidis-Irak

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_prix-nobel-de-la-paix-nadia-murad-portrait-d-une-survivante?id=10037668

https://www.marianne.net/debattons/editos/le-genocide-du-peuple-yezidi

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20170810-irak-syrie-yezidis-reconnaissance-genocide-etat-islamique-sinjar

https://www.rts.ch/info/monde/9137947-la-moitie-des-yezidis-enleves-par-l-ei-en-irak-sont-toujours-portes-disparus.html

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