LE QUOTIDIEN DES ALBINOS EN AFRIQUE DE L’EST : DES MYTHES A LA PERSECUTION

« Je suis un mauvais sort. […] Rends-moi riche. […] ça ne me plaît pas de vous déballer toutes ces horreurs sur ma vie […], mais les stigmates sur mon corps susciteront toujours la curiosité : cette jambe qui n’est plus là, ainsi que ces deux phalanges du majeur et de l’annulaire de ma main droite qui ont disparu. Je n’ai qu’un souhait, tourner la page, aller de l’avant. Cependant une pensée m’obsède, j’ignore encore comment les êtres humains sont capables de faire tant de mal à d’autres êtres humains. »

Cette citation est extraite du livre autobiographique « Je ne suis pas un Talisman » de Bibiana Mbushi, une fillette tanzanienne albinos de sept ans, démembrée chez son oncle en 2007, dont l’histoire a fait le tour du monde et qu’elle nous raconte dans ce livre.

L’albinisme est une maladie génétique, se caractérisant par une production insuffisante de mélanine, un pigment qui colore la peau, mais aussi les yeux, les poils et les cheveux. Ainsi, les personnes atteintes d’albinisme naissent avec une peau et des cheveux très blancs, d’où le terme d’albinisme, qui vient du latin « albus » qui signifie blanc. Les albinos souffrent également de déficiences visuelles importantes du fait de cette insuffisance de mélanine.

Assez peu présente en Europe (environ un cas d’albinisme sur 20 000 habitants), cette maladie est en revanche particulièrement présente en Afrique. En effet, dans certaines zones du continent, le ratio peut atteindre une personne sur 1400 environ touchées par cette maladie, ce qui est le cas en Tanzanie par exemple.

Des hommes et des femmes blancs, dans une population majoritairement noire : l’albinisme a alimenté des mythes tout aussi incroyables que macabres. Dans des pays comme le Malawi ou la Tanzanie, la sorcellerie est encore pratiquée. Les guérisseurs, appelés waganga en swahili en Tanzanie, attribuent aux corps des albinos et à leurs organes, des vertus magiques, utilisés pour fabriquer des philtres, censés guérir des maladies, ou encore porter chance en affaire ou en politique.

« Ces attaques sont liées à la sorcellerie. On attribue à leur corps, à leur peau blanche, à leurs mains, leurs pieds des pouvoirs magiques comme un gri-gri qui permet d’obtenir pour soi, quelque chose que l’on recherche : gagner une élection, de l’argent » explique l’anthropologue et spécialiste de la Tanzanie, Marie-Aude Fouéré (de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales).

« Des albinos ont été tués, mutilés, on les a découpés en morceaux parce qu’on pensait que nos corps, pouvaient rendre les gens riches », raconte Josephat Torner, militant albinos tanzanien, dans un reportage d’ARTE « Tanzanie : l’enfance volée des albinos ». Des fillettes albinos sont enlevées et violées par des hommes atteints du SIDA, croyant qu’avoir des rapports sexuels avec une personne atteinte d’albinisme pourrait guérir de la maladie. Des bébés sont mutilés afin de récolter leur sang et fabriquer des élixirs : le corps de « Yohana Bahati, un bebe albinos de 18 mois, enlevé samedi dans le nord de la Tanzanie, a été retrouvé mutile dans une forêt, a annoncé la police le mercredi 18 février […] Ses bras et jambes ont été amputés, selon le chef de la police de la région de Geita » (Article Le Monde, 18 Février 2015)

Menacés de « disparition méthodique » au Malawi selon l’ONU, les albinos sont victimes… d’une véritable chasse à l’homme, contraints de vivre dans la peur ou de fuir leurs villages pour échapper à la mort « Il a fallut que je me cache, que je vive dans la peur. Tu ne connais plus de vie normale, quand tu apprends que quelqu’un est après toi et te chasse », raconte Josepha Torner.

Des corps d’albinos vendus pour fabriquer des élixirs, mais qui peuvent être les clients ? Vicky Ntetema, directrice d’Under The Same Sun, ONG canadienne défendant le droit des albinos en Tanzanie, évoque l’implication des élites politiques et économiques dans les meurtres d’albinos, en raison des prix exorbitants que peuvent atteindre la vente d’un corps d’albinos. Certains candidats dit-elle, croient en la sorcellerie et aux pouvoirs magiques des corps des albinos, qui les aideraient à remporter les élections, et leur apporteraient chance en affaires.

Des chiffres ont également montré la croissance du nombre d’attaques perpétrées envers les albinos à l’approche de scrutins dans ces pays. « Swaziland : les albinos dans la peur des crimes superstitieux avant les élections », pouvait-on lire dans un article de Agence France Presse du 29 Mai 2013.

La vente des membres du corps d’albinos est devenue un véritable trafic d’organes, un marché informel « aux juteux bénéfices », pour reprendre les termes d’un article du Parisien « Albinos en Tanzanie : une vie de stigmatisation et de violence ». Selon l’ONU, La vente d’un membre ou d’un organe d’un albinos peut rapporter jusqu’à environ 600 dollars, et le corps entier… jusqu’à 75 000 dollars. « A la racine du mal, il y a une extrême pauvreté dont se nourrissent, ici comme ailleurs, les fondamentalismes religieux. », raconte Noaz Desher, le réalisateur du film choc et bouleversant White Shadow, tourné en Tanzanie sur le trafic d’organes d’albinos dans ce pays, qui nous met dans la peau d’un jeune albinos pourchassé.

Des sommes non négligeables, dans des pays touchés par une forte pauvreté, où les membres d’une famille peuvent être complices de ce commerce macabre : « tout est convoite chez un albinos, mort ou vif : les membres, le cœur, la peau, les cheveux, les ongles, les organes génitaux, les yeux, la langue, etc. Avec la complicité de l’entourage, parfois même celle des membres de la communauté ou de la famille » (extrait de l’article « En Afrique subsaharienne, les albinos entre déni d’humanité et déification »).

S’ils ne sont pas pourchassés ou tués, les albinos du fait de la stigmatisation dont ils sont victimes, vivent dans la marginalisation et l’exclusion sociale, éducative ou encore professionnelle : « les meurtres sont la pointe, atroce, d’un iceberg, la face la plus visible d’un problème de société bien plus profond. » confie Harry Freeland, réalisateur du film In the Shadow of the Sun .

Les populations albinos ont très peu, voire pas du tout, accès à l’éducation ou encore aux soins médicaux, qui sont pourtant très importants pour les albinos : particulièrement sensibles aux rayons ultraviolets et sujets aux cancers de la peau, seuls 2% des albinos dans des pays comme la Tanzanie atteignent l’âge de 40ans. S’ils ont la chance d’aller à l’école, leurs besoins spécifiques dus à leur déficience visuelle aggravés ne sont pas forcément pris en compte : l’albinisme reste aujourd’hui, une maladie largement mal comprise. L’albinos est « tout à la fois évité, rejeté, marginalisé et courtisé ». Et dans certains pays et certaines régions, les albinos sont au contraire très respectés, même vénérés : dans la région de Brong Ahafo, au centre du Ghana par exemple, une divinité, nommée Kwaku est albinos et son sanctuaire porte le nom de Kwaku Firi Shrine.

Une population albinos marginalisée, contrainte parfois même à vivre isolée du monde extérieur, dans des camps. Le reportage d’ARTE  Tanzanie : l’enfance volée des albinos , nous emmène aux côtés de ces enfants albinos, que le gouvernement isole dans des camps, à l’écart du monde, loin de leurs parents et de leurs familles, qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir rejoindre régulièrement. Le reportage montre que pour que ces enfants puissent retourner dans leur village voir leurs familles, le gouvernement doit délivrer une autorisation jugeant si la zone en question est trop dangereuse ou non pour l’enfant.

Retourner voir leur famille… lorsque ces enfants albinos ont la chance d’en avoir une. Beaucoup d’entre eux ont été abandonnés dans ces camps. Avoir un enfant albinos peut-être synonyme de honte, une malédiction dans ces pays, leur famille préférant ainsi les abandonner, voire même les tuer.

Ce documentaire d’ARTE retrace également le combat de Josephat Torner, militant albinos tanzanien cité plus haut dans l’article. Il mène un combat quotidien en Tanzanie pour lutter contre les traitements infligés aux albinos. « Mon ambition, mon rêve, c’est de permettre à tous les albinos de vivre comme tout le monde, parce que nous sommes des africains », raconte-t-il dans le reportage ARTE. Lui-même albinos, il a connu les persécutions dont est victime cette population : « À ma naissance, la communauté a voulu m’empoisonner mais ma mère s’y est opposée ». Il rend régulièrement visite aux enfants maintenus dans ces camps dont il ne faut pas prononcer le nom en Tanzanie : « C’est très très important pour moi de visiter ces centres, de leur donner espoir, qu’un jour viendra ils seront libres. Ces enfants n’ont rien fait de mal, et pourtant ils vivent à l’écart du monde ». Josepha Torner milite activement pour un changement des mentalités en Tanzanie, en passant par un dialogue direct avec les guérisseurs, qui véhiculent ces croyances sur les albinos, et mise également beaucoup sur l’éducation, et participe à des missions de sensibilisation auprès des communautés et des villages. Il participe également à des négociations avec le gouvernement, au nom de l’ONG « La société tanzanienne des albinos », dont il assure la communication.

Pour finir, voici quelques exemples de mesures juridiques ou symboliques adoptées pour lutter contre la persécution des albinos

  • Gouvernements nationaux

– Les gouvernements Malawite en Juin 2016, et Tanzanien et 2015, ont tous deux, interdit la sorcellerie dans leurs pays respectifs.

– En 2015, la Tanzanie a également nommé pour la première fois un ministre albinos, Abdallah Possi, pour tenter de faire évoluer les mentalités sur l’albinisme dans le pays.

  • ONG, associations locales et internationales

Under the Same Sun (UTSS), une organisation non gouvernementale ayant des bureaux en Tanzanie et au Canada, distribue du matériel éducatif dans les écoles en Tanzanie.

L’ONG Standing Voices milite pour l’intégration sociale de minorités opprimées. En Tanzanie, elle travaille auprès des personnes atteintes d’albinisme et a lancé un programme de prise en charge des cancers de la peau chez les personnes atteintes d’albinisme

  • Parlement européen

« Ces personnes sont victimes de certaines des formes les plus extrêmes de persécution et de violation des droits de l’homme, allant de la discrimination sociale généralisée, des insultes et de l’exclusion des services publics à l’assassinat, à l’enlèvement, au viol et aux mutilations », ont alarmé les eurodéputés dans une résolution adoptée à Strasbourg, appelant les gouvernements africains concernés à prendre des mesures notamment en s’attachant aux « causes profondes de ces discriminations et de ces violences au moyen de campagnes de sensibilisation de la population »

  • Organisations internationales

– Le Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies a adopté en 2013, une résolution appelant les Etats à prendre d’urgence toutes les mesures nécessaires pour assurer laprotection effective des personnes albinos et des membres de leurs familles et a diligenter des enquêtes impartiales, rapides et effectives sur les attaques contre les personnes albinos […], afin de déférer les responsables devant la justice et d’assurer aux victimes, comme aux membres de leurs familles, l’accès a des soins adaptés ».

– En 2015, s’est tenue la première « Journée internationales de sensibilisation à l’albinisme » créée par l’ONU, et se tenant chaque année le 13 Juin. Cette journée est l’occasion de sensibiliser les populations à la maladie, pour lutter contre sa méconnaissance et tous les préjugés qui y sont associés, et une journée également d’appel aux dons pour la recherche sur la maladie.

  • Culture

Des films comme « White Shadow » ou « In the Shadow of the Sun », sont des films tournés en Tanzanie, ont pour but de montrer aux yeux de tous, la réalité du quotidien des personnes atteintes d’albinisme. L’objectif est de sensibiliser les populations à la cause des albinos, et de faire évoluer les mentalités sur le sujet « L’objectif du film était de montrer que les personnes atteintes d’albinisme sont des êtres humains, d’enseigner aux populations qu’une personne atteinte d’albinisme demeure avant tout un être humain, ayant les mêmes droits que tous », raconte Harry Freeland.

Rédaction : Lucie DE LAPORTE.

Sources

https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Pourquoi-les-albinos-sont-ils-persecutes-en-Tanzanie-2015-03-12-1290285

https://www.nationalgeographic.fr/photography/2018/02/le-quotidien-des-enfants-albinos-en-tanzanie

http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/albinos-en-tanzanie-une-vie-de-stigmatisation-et-de-violence-07-04-2015-4671893.php

https://www.sciencepresse.qc.ca/blogue/2015/04/07/etre-albinos-tanzanie

https://www.youtube.com/watch?v=gny1-ipgNc8

https://www.ouest-france.fr/monde/afrique/afrique-les-deputes-europeens-sopposent-la-persecution-des-albinos-4352736

http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/albinos-en-tanzanie-une-vie-de-stigmatisation-et-de-violence-07-04-2015-4671893.php

https://www.fondationpierrefabre.org/fr/suivre-notre-action/albinisme-interview-de-harry-freeland-fondateur-de-standing-voice

https://www-cairn-info.ezproxy.univ paris1.fr/article.php?ID_ARTICLE=ERES_GARDO_2016_01_0027&DocId=55515&hits=8995+8988+8987+8986+8984+8983+8982+8980+8979+8977+22+12+11+10+8+7+6+4+3+1+

– Photo : Flickr

 

 

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