Quel état des lieux des droits de l’Homme en Corée du Nord? La vision de l’Association d’amitié franco-coréenne

Deux de nos membres actifs ont rencontré le président de l’Association d’amitié franco-coréenne Benoît Quennedey, spécialiste des Corées, expert en relations internationales, afin d’approfondir la thématique des droits de l’Homme en Corée du Nord . Lors de cette interview, celui-ci a dressé un état des lieux des droits dans ce pays, tout en nous présentant l’association qu’il dirige actuellement. 

Pouvez vous nous présenter votre association ?

L’association d’Amitié franco-coréenne a été fondée en 1967 pour développer les échanges entre la France et à l’époque seulement la partie nord de la Corée ( la république démocratique de la Corée). Mais l’association s’est aussi intéressée aux questions de démocratie, de droits de l’Homme en Corée du Sud ; et en 1989 elle est devenue une association d’amitié avec toute la Corée.

Notre association a été fondée, comme il en existait avec d’autres pays d’origine dites de démocratie populaire, pour essayer de favoriser les échanges dans tous les domaines : politiques, culturelles…. pour essayer de favoriser la compréhension mutuelle.

Même si effectivement la Corée du Nord fait aujourd’hui la Une de l’actualité, présenté comme le dernier régime stalinien au monde ( qui au passage est une catégorie simplificatrice ), l’association si elle veut encourager les échanges, il faut qu’elle essaye de « dédiaboliser » le pays.

L’association s’est vite engagée dans des questions de paix, de réunification de démocratie en Corée, mais elle s’est aussi intéressée aux questions humanitaires en Corée du Nord à partir des années 1970. C’est en effet une période durant laquelle la Corée du Nord a connu une grande famine, et l’association a manifesté son souhait d’intervenir avec d’autres ONG comme le Secours populaire français.

Durant les années 2000 la situation a sensiblement évolué : d’une part parce que la France est devenu le dernier pays de l’UE qui n’a pas de relations diplomatiques complètes avec la Corée du Nord et d’autre part , parce que l’association a aussi été sollicitée par des personnes intéressées par les échanges, par des universitaires, par des journalistes…. Cela nous a amenés a développer un discours spécialisé et aussi à nous structurer : en comités régionaux, en comités thématiques…

Aujourd’hui, l’activité la plus régulières de l’association est sur le site internet, où il y a près de 2000 articles. Mais l’association est aussi un certain nombre de réunions, d’échanges avec la presse, des projets concrets puisqu’ils comprennent les questions humanitaires. C’est également des échanges de journalistes, de musiciens, de travailleurs humanitaires, de sportifs. On n’essaye pas de jouer un rôle de diplomatie parallèle mais au contraire, favoriser la compréhension. Nous partons d’une certitude : c’est que quand on ne veut pas comprendre la façon dont l’autre fonctionne, on l’isole, ce qui n’est pas bon pour les échanges et pour la paix du monde.

Point historique

Selon la tradition, la Corée a été fondée il y a cinq mille ans par Tan’gun, l’ancêtre de tous les coréens. La Corée du Nord est issue d’une unité étatique qui s’est fondée progressivement, affirmée à partir du Xème siècle. En 1910, le pays est colonisé par le Japon. C’est une date importante puisque le fondateur de la Corée du Nord, Kim Il-Sung, était un résistant japonais, ce qui est à l’origine de sa légitimité.

En 1945, lorsque la Corée redevient indépendante, les Soviétiques interviennent au Nord et les Américains au Sud, aboutissant à la fondation de deux états. Cette division de la Corée est une conséquence de la Guerre Froide, avec deux régimes antagonistes qui ne se reconnaîtront qu’au début des années 1990 et commenceront leurs premiers échanges en 1972, en vue de parvenir à une réunification du pays. C’est un pays qui n’est toujours pas dans un régime de paix permanente. La Corée du Nord a souffert de la disparition de l’URSS et de la démocratie populaire, principaux partenaires politiques et économiques. Ayant peur de subir le sort de l’Irak ou de la Libye, elle a développé l’arme nucléaire comme une assurance-vie. C’est un pays qui apparaît un peu comme hors du temps et surtout comme un produit de la Guerre Froide.

La Corée du Sud, a été un régime militaire avant de mettre en place un régime parlementaire, certes imparfait (des objecteurs de conscience sont encore emprisonnés, le Parti communiste interdit…), mais qui se rapproche globalement des régimes démocratiques occidentaux. La Corée du Nord, elle, apparaît comme figée dans le passé : c’est inexact. La famine des années 1990 a mis en place une économie de marché et un début de libéralisation de l’économie. C’est aussi un pays qui a aussi accepté de s’engager plus sincèrement sur la voie d’échanges inter-coréens. Demain, on peut l’espérer, ces échanges permettront peut-être une réunification.

Les droits de l’Homme en Corée du Nord

Ça fait partie des marronniers des médias, et à mon avis c’est un sujet qui nécessite autre chose que ce traitement sensationnel. Des journalistes comme Marie Ann Jolley ont montré que ces témoignages sont parfois un peu fantasmés, comme celui de Yeomni Park par exemple. En gros, c’est une réalité qui n’est pas seulement telle qu’elle l’a vécue, elle en fait « commerce », si je puis dire.

Il est évident que la Corée du Nord est un régime qui vit sous un état de pied de guerre, très monolithique, une caractéristique que l’on retrouve dans l’ensemble de la culture coréenne et même au-delà. C’est un pays de culture confucéenne avec le respect de l’autorité, des anciens, des ancêtres. C’est aussi un pays qui a choisi une forme de démocratie populaire. Elle a concilié ces deux héritages pour faire de ce régime une exception totalement éloignée de notre culture occidentale.

La question des droits de l’Homme en Corée du Nord doit être posée de façon très concrète, en envisageant les droits de base de la population (la question alimentaire, la façon dont les gens vivent), puis la question politique des droits personnels et enfin, des questions beaucoup plus spécifiques, thématiques telles que les droits des personnes handicapées, les droits des femmes…

À l’AAFC, nous ne croyons pas aux leçons, à une vérité imposée de l’extérieur. Dire aux coréens, très jaloux de leur souveraineté, comment ils devraient faire, serait vu à la fois comme un empiètement sur cette souveraineté mais aussi comme une forme de néo-impérialisme. Nous travaillons sur des questions ponctuelles ou sur des situations d’urgence. On a travaillé assez tôt sur des questions humanitaires avec le Secours populaire français, pour essayer d’encourager des aides d’urgence quand il est apparu que le pays n’était plus en mesure de nourrir sa population. Notre action a été d’encourager des collectes de fonds, encourager des ONG à venir puisque nous ne sommes pas une fondation humanitaire, soit en cas de catastrophe climatique, soit sur le long terme, avec des coopérations agricoles par exemple. Nous avons distribué des semences de betteraves, envoyé du bétail…

Également, nous n’avons pas eu un discours global critique. Nous avons choisi des thèmes spécifiques pour engager des actions qui pouvaient être faites. Nous avons travaillé en 2015 avec une ONG britannique qui voulait aider les jeunes handicapés en Corée du Nord. Ils ont ainsi mis en place des troupes artistiques composées de ces jeunes, en France, hébergés à Paris avec l’aide de l’Institut National des jeunes sourds. Cela leur a permis de faire des spectacles, d’avoir des contacts avec d’autres associations comme l’Association des paralysés de France…

Enfin, un certain discours sur les droits de l’Homme peut avoir un effet inverse à celui désiré. Un certain nombre d’ONG dans les années 1990 ont quitté la Corée du Nord car elles n’avaient pas accès à toutes les zones. C’est fréquent dans d’autres pays. Nous souhaitons éviter des actions qui vont entraver le fonctionnement des ONG. L’ONU, avec les sanctions mises en place à l’automne 2017, a pour objectif de gêner le travail des entreprises, coupant la Corée du Nord des circuits financiers internationaux. Or je pense que toute sanction finit par toucher la population en ayant une incidence directe sur le travail des ONG. Ces discours de sanctions non seulement ont des conséquences catastrophiques, pouvant tuer jusqu’à soixante mille enfants en Corée du Nord, mais en plus gênent le travail de ceux qui pourraient venir apporter une aide. C’est contradictoire. Il faut pouvoir collaborer avec les autorités en place. C’est aussi l’une de nos actions en terme de communication, afin d’éviter d’aller à contre courant de l’objectif recherché.

Quelles perspectives pour la Corée du Nord ?

La Corée du Nord n’a pas une société figée. Je le vois par exemple vis-à-vis des guides-interprètes accompagnant les étrangers, qui avant, parlaient très rarement de leur vie privée, ce qui a évolué aujourd’hui. Ce qui est marquant, c’est une grande curiosité, un intérêt pour les nouvelles technologies, et des éléments d’appartenance à une communauté coréenne avec des valeurs communes, comme l’importance de la famille, le respect de la hiérarchie (la grande majorité des Nord-Coréens n’ont pas de discours critique vis-à-vis du dirigeant, considérant qu’il s’agit du pays qui les a nourris et élevés). On a le sentiment que la base de la société évolue, les gens voient les choses progressivement différemment. Auparavant, ils vivaient dans la  frugalité. La nouvelle génération, elle, connaît une forme de souplesse, de détente. Par exemple l’éducation politique est omniprésente, mais aujourd’hui il est possible d’y échapper : cela montre que la société se diversifie. De même, si le divorce reste négativement connoté, il n’est pas aussi tabou qu’auparavant.

Le discours le plus net, au niveau des autorités, est le développement d’une autonomie et d’une indépendance qui passait par l’arme nucléaire, et le développement économique. Elles veulent mettre en place leurs propres structure pour ne pas dépendre des pays étrangers.  La question des droits de l’Homme doit se voir dans un contexte global. On peut voir une forme d’ouverture politique. Demain, peut-être que le pays peut évoluer vers un système de paix, de sécurité collective, appelé à se normaliser, peut-être suivant un exemple tel que le Vietnam. L’autre schéma serait celui d’un effondrement tel qu’on l’aurait vu avec la RDA. Pour moi, la Corée du Nord ne doit pas être vue comme statique, du passé, mais comme un modèle né de caractéristiques très particulières. Ma conviction est qu’en laissant les Coréens décider de leur propre destin, le pays a vocation a s’insérer sur la scène internationale, ce qui est dans l’intérêt de la population.

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