Journée de la femme 7 – Un état des lieux du droit à l’avortement au sein de l’Union européenne

   Par un décret en date du 2 mars 2018, le Président de la République française Emmanuel Macron a officiellement décidé du transfert des cendres de Simone Veil et de son époux au Panthéon. A travers ce geste hautement symbolique, la France entend ainsi rendre hommage à l’ancienne rescapée de la Shoah, ministre, et présidente du Parlement européen ; et réitère, par la même occasion, sa gratitude à l’égard de celle qui porta avec courage la loi de dépénalisation de l’avortement du 17 janvier 1975. Aussi, au-delà de sa reconnaissance juridique, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) semble-t-elle – majoritairement –  reconnue au sein de l’opinion publique française en tant que droit fondamental de la femme. Néanmoins, il est important de se souvenir qu’il n’en va pas de même au-delà de nos frontières, et que le droit pour les femmes de disposer de leur corps fait toujours l’objet d’importantes contestations politiques et morales, et ce, au sein même de l’Union européenne.

Qu’en est-il, donc, du droit à l’avortement au sein des Etats membres ?

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Carte issue de l’article de Libération, « IVG, mariage gay, alcool, drogue : petit tour d’Europe », 

En premier lieu, il est nécessaire de rappeler que l’Union européenne n’est pas compétente pour légiférer en la matière, bien que le Parlement européen ait préconisé à ses Etats membres de légaliser l’IVG en 2002. De son côté, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) se refuse d’imposer aux Etats une dépénalisation totale du recours à l’avortement, ni même de prendre clairement position sur ce sujet hautement clivant. Il en résulte que la législation relative à l’IVG demeure propre à chaque Etat qui reste libre d’en définir les contours – plus ou moins restrictifs.

    A l’heure actuelle, la majeure partie des Etats membres de l’Union Européenne autorisent le recours à l’IVG, comme la France – qui sanctionne d’ailleurs pénalement la désinformation en matière d’avortement depuis 2017.

    Aujourd’hui, seule la législation maltaise interdit catégoriquement l’IVG, quel que soit le motif invoqué par la mère. D’autres pays, s’ils prévoient la possibilité pour les femmes de recourir à l’avortement, exigent de celles-ci qu’elles remplissent certaines conditions, faute de quoi elles encourent des sanctions pénales pouvant aller jusqu’à la peine de prison. Cet état de fait est tel qu’en décembre 2017, le Conseil de l’Europe a constaté l’existence de « restrictions rétrogrades » dans un certain nombre de pays européens.
« Ces dernières années, des menaces résurgentes pour la santé et les droits sexuels et reproductifs des femmes ont émergé en Europe », a ainsi observé Nils Muiznieks, commissaire européen aux droits de l’homme.

    Parmi les pays exigeant l’assentiment d’un médecin pour la pratique de l’IVG, on trouve le Royaume Uni – dont l’Abortion Act a été promulgué en 1967 – diminué de l’Irlande du Nord qui continue de faire exception en subordonnant le recours à l’avortement à la reconnaissance d’un danger pour la vie de la mère – à défaut de quoi la mère risque alors une peine de prison. Face à ces dissonances et aux difficultés qu’elles entraînent, la législation britannique, qui prévoyait déjà la possibilité pour les nord-irlandaises de pratiquer l’IVG en Angleterre, dispose depuis 2017 que le gouvernement financera les frais d’avortement en Angleterre des femmes venant d’Irlande du Nord.

      En Espagne également, la pratique de l’IVG n’est pas sans susciter d’importants débats. Dans ce pays où l’Eglise catholique ne cache pas son opposition à l’avortement, le Premier ministre Mariano Rajoy avait, en décembre 2013, proposé un projet de loi prévoyant une limitation de la pratique de l’avortement aux seules situations de danger vital pour la mère et de grossesse issue d’un viol. Si la proposition avait été acceptée en Conseil des Ministres, la mobilisation de la rue a permis de faire reculer le gouvernement, lequel a finalement retiré son projet pour le remplacer par une loi interdisant aux mineures d’avorter sans le consentement de leurs parents (2015).

       Parmi les pays encadrant strictement le recours à l’IVG, il est possible de citer Chypre dont le cadre légal restreint la pratique aux cas de risque majeur pour la santé et aux cas de viol. L’Irlande, de son côté, est venue autoriser partiellement l’avortement qui était illégale jusqu’en 2013 – la mère risquait alors jusqu’à 14 ans de prison. En effet, les femmes sont désormais fondées à pratiquer l’IVG dès lors que leur vie se trouve en danger. Néanmoins, grâce à un vaste mouvement de mobilisation en faveur de l’avortement, la Cour Suprême irlandaise a validé le 7 mars dernier la tenue, au mois de mai prochain, d’un référendum sur l’assouplissement de la législation.

   Plus délicate est la situation de la Pologne, laquelle semble entamer une nette régression en la matière. Si la législation polonaise comptait déjà parmi les plus restrictives, la tendance semble néanmoins se renforcer depuis que le Parlement polonais a accepté d’examiner une initiative citoyenne visant à délégaliser l’avortement en cas de malformation du fœtus.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2015, le parti conservateur Droit et Justice a profité de sa proximité avec l’Eglise catholique pour réviser et durcir les conditions d’accès à l’IVG – lequel ne pouvait être pratiqué qu’en cas de viol, d’inceste, de risque pour la vie de la mère, ou de pathologie irréversible de l’embryon. Néanmoins, un important rassemblement des cercles pro-avortement était parvenu à faire plier le gouvernement en 2016.
Or, en janvier dernier, fort du soutien de l’Eglise et des quelques 830 000 polonais ayant signé la pétition, le Parlement, largement dominé par les ultraconservateurs, pourrait prochainement délégaliser l’avortement en cas de malformation grave du fœtus, lequel représente pourtant près de 95% des avortements réalisés depuis 1993 – mais qui est qualifié d’“eugénique” par ceux qui se prétendent “défenseurs de la vie”.  » La situation des polonaises est d’autant plus délicate que, ainsi que l’observe la féministe polonaise Karolina Wieckiewicz, nombreux sont les médecins refusant de pratiquer l’IVG au sein des hôpitaux publics, quand bien même la mère rentrerait dans les critères en vigueur. Aussi, est-il possible de constater une baisse considérable du nombre d’IVG dans les établissements publics, passant de 60 000 en 1990 à seulement quelques centaines ces dernières années (Jacqueline Heinen, in les Cahiers du genre), tendance qui devrait s’accroître en cas d’adoption du projet de loi.

      Toutefois, il faudrait se garder de croire que la réticence du corps médical à pratiquer l’IVG se limite à seule Pologne catholique. D’autres pays européens sont confrontés à la réalité de ce que l’on nomme « l’objection de conscience ». Ainsi en va-t-il de l’Italie où les médecins sont fondés à refuser de procéder à un avortement dans la mesure où celui-ci irait à l’encontre de leurs convictions éthiques, morales ou religieuses. C’est dans cette perspective que le taux de recours à la clause de conscience atteint une moyenne de 80% en Italie – voire même de 90 % dans certaines régions – là où il n’atteint que 10% sur l’ensemble de l’Europe.

     Aussi, a-t-on affaire à une Union européenne fortement inégalitaire où le nombre d’avortements clandestins demeure conséquent – près de 15 000 rien qu’en Italie selon les chiffres avancés par le gouvernement, lequel atteint 50 000 selon certaines ONG. Si plus de 85 % des Etats membres autorisent l’avortement, on constate néanmoins la survivance de certaines restrictions légales et pratiques interrogeant la nécessité d’une prise de position claire des institutions politiques et juridictionnelles de l’Union européenne en la matière.

Par: Diane Zajackowski

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Journée de la femme 6 – Le combat contre l’excision continue

        Il y a quelques semaines, le 6 février 2018, se tenait la Journée mondiale de la lutte contre l’excision, qui, bien qu’internationalement considérée comme une violation des droits des jeunes filles et des femmes, demeure une pratique ancrée dans les mœurs de nombreuses sociétés, en particulier sur le continent africain. Selon l’Organisation des Nations Unies, elle concernerait près de 200 millions de filles et de femmes, dont 53 000 en France. Comprendre les origines et les conséquences – encore taboues – de cette pratique apparaît comme un moyen d’explorer les leviers d’actions existants afin d’œuvrer pour son abandon.

    Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, les mutilations sexuelles féminines recouvrent « toutes les interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou toute autre lésion des organes génitaux féminins qui sont pratiquées pour des raisons non-médicales ». Dans son ouvrage Erotique et Civilisation, René Nelli estime que la pratique de l’excision était courante au sein de la population égyptienne (6000 ans avant JC), et qu’elle était également d’usage dans toute l’humanité protohistorique. Aussi, l’on peut se questionner quant aux causes motivant la perpétuation de cette pratique. Chez les prémodernes, les femmes subissaient fréquemment des infibulations lorsque leurs maris partaient en guerre, afin de s’assurer de leur fidélité en leur absence. Dans le monde arabe et byzantin, préexistant à l’Islam, l’argumentaire reposait sur une taille excessive du clitoris chez les femmes qui aurait notamment pour conséquence d’être à l’origine d’un plus grand désir sexuel féminin. Des théories d’ordre économique ont également été mises en avant. Ainsi, selon les marxistes, les mutilations génitales féminines seraient l’expression d’une loi économique qui serait parvenue à concrétiser l’assujettissement d’un sexe par rapport à l’autre afin d’imposer le modèle de famille patriarcale en tant qu’unité économique de base. La psychiatre américaine Mary Jane Sherfey a d’ailleurs confirmé cette hypothèse, en précisant qu’à l’origine, « les femmes étaient dotées d’une capacité orgastique immodérée, incompatible avec le développement de la sédentarité monogame ». La question de la phallocentrie et de la volonté masculine d’assujettir les femmes en les empêchant de s’épanouir librement à travers des entraves à leur intégrité physique et leur capacité de mouvement semble donc être au cœur de cette pratique. Il apparaît ainsi que l’excision est considérée comme un rite de passage obligatoire pour les jeunes filles aspirant à devenir femmes au sein de leur communauté, et, plus largement, comme un facteur de stabilité de l’ordre social dans certaines sociétés.

            Les femmes victimes de mutilations génitales, tant en France qu’à travers le monde, sont confrontées à des conséquences psychologiques ainsi qu’à des douleurs physiologiques particulièrement incapacitantes. En effet, dans son ouvrage Le drame de l’excision, Louisiane Doré-Miloch donne la parole à ces femmes victimes afin qu’elles partagent les difficultés quotidiennes liées  à leur condition. La majorité d’entres elles expliquent craindre les rapports sexuels avec leur mari, ainsi que l’éventualité d’un accouchement, du fait de la douleur physique paroxystique que ceux-ci engendrent. Elles sont également confrontées à un risque accru de kystes, de rétention d’urine, de fistule vésicales ainsi que de transmission du VIH. Ces femmes mettent également en avant un sentiment de honte, tant lié au fait d’avoir été excisée, qu’à celui de savoir que leurs filles sont exposées également au risque du fait de leur appartenance communautaire. Privées de leur capacité à éprouver du plaisir lors des rapports sexuels, ces femmes ne peuvent pleinement s’épanouir, tant d’un point de vue personnel et affectif que sociétal – les complications physiques liées à leur excision les en empêchant fréquemment.

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Infographie du Ministère des Affaires sociales, de la Santé, et des Droits des femmes

            En 1983, la Chambre criminelle de la Cour de cassation a rendu un arrêt réprimant toutes les mutilations génitales sexuelles, au sens de l’article 312-3 du Code pénal.  De fait, l’excision, en France, est considérée comme un crime passible de condamnation devant le tribunal pénal. On citera ainsi, pour mémoire, le procès historique de « Mama Gréou » devant la Cour d’assise de Paris en 1999, accusée d’avoir pratiqué l’excision de 48 fillettes et condamnée à huit ans d’emprisonnement. A ses côtés dans le box des accusés se trouvaient 27 parents, jugés pour avoir fait mutiler leurs filles. Le consentement des familles apparaît en effet comme un élément central de la perpétuation de cette pratique.

            L’étude des causes et conséquences de l’excision nous informe ainsi sur la réalité de cette pratique, et permet la conception de leviers d’actions afin d’éradiquer cette dernière. Néanmoins, tout l’enjeu de cette problématique consiste à trouver un juste équilibre entre le respect des traditions socio-culturelles et la préservation droits fondamentaux tels qu’énoncés à l’article 5 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, qui dispose que « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Des progrès scientifiques relatifs à la reconstruction vulvaire ont été effectués et permettent désormais aux femmes qui en bénéficient de jouir d’une sexualité entière et d’apprendre à se réapproprier leur corps et leur place au sein de la société. Le docteur Denis Mukwege, chirurgien devenu spécialisé dans cette pratique et désormais surnommé « l’homme qui répare les femmes », a ainsi soigné plus de 50 000 femmes mutilées et excisées depuis 1999.  A une échelle plus globale, il semble évident que l’éducation a un rôle primordial à jouer dans la prévention et la sensibilisation des conséquences désastreuses de cette pratique. La responsabilisation parentale semble également être un levier d’action efficace pour éviter la perpétuation de cette coutume. En effet, les femmes interrogées dans l’ouvrage susmentionné de Louisiane Doré-Miloch expliquaient qu’après avoir pris conscience de leur liberté de choisir quant au fait de faire exciser leurs filles, elles parvenaient désormais à entrevoir la possibilité de s’y refuser.

            Pratique plurimillénaire, l’excision concernait près de 97% des femmes égyptiennes en 2000. La compréhension de ses origines ainsi que la prise en compte de ses conséquences apparaissent comme essentielles à la configuration de moyens d’actions pour cesser de perpétuer cette coutume. Il n’en demeure pas moins que, malgré les progrès effectués, les mutilations génitales féminines demeurent  le reflet d’une inégalité profondément enracinée entre les sexes et constituent une forme extrême de discrimination à l’égard des femmes. La Journée du Droit des Femmes nous donne ainsi la possibilité d’offrir une plateforme de résonance à la lutte contre cette pratique, visant à faire prendre conscience aux femmes concernées que le choix de refuser de la perpétuer constitue l’un des moyens incontournables pour l’éradiquer.

Par : Margot Bouhnik

Journée de la femme 5 – Pierre Sané, le combat d’un homme pour la cause féministe

          Le 20 février dernier, à l’occasion du Sommet de Genève pour les droits de l’homme et la démocratie, la militante congolaise Julienne Lusenge s’est vue remettre le « 2018 International Women’s Rights Award » au titre de son engagement contre les violences sexuelles faites aux femmes. En tant que présidente de l’association Solidarités des femmes pour la paix et le développement intégral (Sofepadi), Julienne Lusenge a effectivement contribué à offrir un accompagnement protéiforme – moral, juridique, financier, médical –  aux victimes de son pays. Cette récompense, couronnant 30 ans de combat, est également l’occasion pour la communauté internationale de symboliser une année placée sous le signe de l’éveil des consciences aux maltraitances dont sont sujettes les femmes. Cette prise de conscience, souvent qualifiée de « collective » voire d’ « universelle », pose néanmoins la question de la place, du rôle des hommes dans le combat pour les droits des femmes. En effet, si l’emballement médiatique suite aux révélations de l’affaire Weinstein a permis de souligner l’engagement jusqu’alors trop méconnu de certaines femmes pour la cause féministe, rares ont été les occasions permettant aux hommes de témoigner de leur implication, laquelle est, pour certains, pourtant bien réelle. Cette implication, il est possible d’en trouver une illustration à travers le récent « appel aux hommes du Sénégal » lancé le 25 janvier dernier par Pierre Sané, secrétaire général d’Amnesty International de 1992 à 2001 et sous-directeur général de l’Unesco de 2001 à 2010.

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Crédits photographiques : SENENEWS

       Dans son éditorial pour le portail Seneplus, Pierre Sané entend interpeller les hommes sur les violences subies quotidiennement par les femmes sénégalaises – au même titre que les femmes du monde entier – et dont les sévices ne pourront cesser que par une action menée de concert avec la gent masculine. Malgré les progrès rendus possibles par l’investissement continu des associations ainsi que par les efforts – certes partiels –  réalisés par les gouvernements (à noter que l’assemblée nationale sénégalaise est composée à plus de 45% de femmes), il estime que la violence de genre ne pourra être éliminée que si les hommes prennent part activement à ce combat. Effectivement, Pierre Sané constate à regret que les avancées légales en matière d’éradication des violences faites aux femmes (il cite notamment : l’adoption du Code de la Famille sous la présidence Senghor ; la loi de 1999 réprimant le viol, l’inceste, la pédophilie, les violences conjugales, les mutilations génitales féminines ; la loi sur la Parité sous la présidence Wade ; l’implication du Président Macky Sall désigné par les Nations Unies comme Parrain de la Campagne Internationale pour l’éradication de la violence faite aux femmes) n’ont pas permis d’octroyer une protection optimale aux femmes sénégalaises dont 3600 ont été victimes de viol en 2014 selon l’Association des Journalistes contre les viols et les abus sexuels (AJVA) – soit 10 par jour pour les seuls cas reportés.

     Aussi, Pierre Sané plaide-t-il pour une plus grande liberté de parole au sein de la société sénégalaise où rares sont les victimes à demander réparation du préjudice subi. Effectivement, il met l’accent sur les résultats d’une étude réalisée dans la région de Kolda entre 1992 et 2011 démontrant que 3 victimes mineures de viol sur 4 n’en parleront pas. Conscient du poids du cadre familial et des traditions pesant sur les femmes victimes de maltraitance, l’ancien secrétaire général d’Amnesty International incite ainsi les hommes à interroger les fondamentaux culturels auxquels il est souvent fait référence pour justifier ou passer sous silence les violences faites aux femmes. C’est dans cette perspective que Pierre Sané entend dénoncer une perception figée de la culture qui, accentuée par les valeurs de « sutura » (discrétion) et de « kersa » (pudeur), contribue, au même titre que la montée du fondamentalisme religieux et les pressions socio-économiques, à la régression des droits fondamentaux.

    Cette implication masculine, combinée à une transposition fidèle des conventions internationales dans l’ordre interne, à un recensement exhaustif des exactions commises, ainsi qu’à une sensibilisation réelle des représentants religieux, est là seule à pouvoir garantir une meilleure prise en charge des victimes et surtout un reversement progressif du nombre d’agressions. Lucide quant à la difficulté de la tâche à accomplir mais déterminé à faire valoir ses convictions, celui qui se déclare lui-même « féministe » en appelle à la création d’une « association d’hommes pour contribuer à l’éradication des violences faites aux femmes en étroite collaboration avec les organisations féminines, l’État dans tous ses démembrements, les collectivités locales, les médias, les établissements d’enseignement et toute autre organisation pertinente. » De quoi couper court à la prolifération de propos misandres sur les réseaux sociaux ainsi qu’ à l’idée reçue selon laquelle le féminisme ne serait qu’une affaire de femmes.

Par : Diane Zajackowski

Journée de la femme 4 – Les violences sexuelles faites aux femmes dans les zones de conflit

        Longtemps acceptées tacitement et jugées inévitables, les violences sexuelles perpétrées à l’encontre des femmes dans les zones de conflit ont eu tendance à être perçues comme une part légitime du butin de guerre par les parties belligérantes.  L’enlèvement des Sabines en offre d’ailleurs un exemple probant. La fonction de ces violences a par ailleurs varié selon les contextes : revanche soviétique dans le IIIème Reich vaincu, maintien du moral de l’armée japonaise en Corée, ou encore délitement du tissu social en Syrie afin de faire taire toute contestation populaire. Au cours des vingt dernières années, ces violences ont concerné près de 60 000 femmes en Sierra Léone, 150 000 femmes au Rwanda, et plus de 200 000 en République Démocratique du Congo.  Durant cette même période, le Droit International Public, à travers les tribunaux ad hoc notamment, a tenté de prendre en compte la dimension sexuée des crimes de guerre. Ainsi, un consensus social, juridique et politique semble avoir émergé autour de l’idée que les violences sexuelles perpétrées à l’encontre des femmes ne forment pas un élément constitutif des conflits, mais qu’au contraire, ces pratiques participent d’une tactique de guerre servant des objectifs contingents selon des contextes précis.  Néanmoins, du fait du tabou que revêt la sexualité dans certaines communautés concernées par cette pratique, la codification, la prévention ainsi que l’aide apportée à ces femmes demeurent difficiles à mettre en place. Face à l’ampleur de ce phénomène, il est nécessaire de comprendre les outils – ainsi que leurs limites – visant à lutter contre l’impunité des violences sexuelles faites aux femmes dans les zones de conflit.

            Dans le contexte du conflit yougoslave, le Conseil de Sécurité de l’ONU a déclaré que « le viol massif, organisé, et systématique de femmes, en particulier de femmes musulmanes en Bosnie-Herzégovine, constitue un crime international qu’on ne peut ignorer ».  Cette reconnaissance par une instance internationale de la nature criminelle de ces actions a permis d’inclure le viol parmi les crimes contre l’humanité dans le Statut du Tribunal Pénal pour l’Ex-Yougoslavie (1993), alors même que ces pratiques avaient été ignorées par les Tribunaux de Nuremberg et de Tokyo. Ainsi, en 2001, le TPIY est le premier dans l’histoire du système pénal international, à avoir inséré le viol au titre des crimes contre l’humanité. Par ailleurs, le Tribunal Pénal pour le Rwanda a déclaré en 1994 que le viol et les agressions sexuelles pouvaient être qualifiés d’actes de génocide, dans la mesure où ils avaient été commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, le groupe ethnique tutsi. Ces différentes jurisprudences ont ainsi permis d’inclure dans le Statut de la Cour Pénale Internationale en 2002 le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution, la grossesse et la stérilisation forcées parmi les crimes contre l’humanité quand ils sont commis de manière généralisée et systématique. Enfin les résolutions 1820 (2008) et 2106 (2013) du Conseil de Sécurité de l’ONU demandent de mettre fin aux actes de violences sexuelles à l’égard des femmes et des filles en tant que tactiques de guerre, ainsi que de renforcer la surveillance et la prévention de ces violences dans les zones de conflit. L’on peut ainsi voir une volonté des instances internationales de lutter contre l’impunité de ces violences.

            Cependant, la reconnaissance de leur illégalité n’est pas synonyme d’effectivité dans la pratique. A ce titre, le Dr. Denis Mukwege, gynécologue spécialisé dans la réparation vulvaire des femmes victimes d’excision a déclaré qu’en plus des lois, « il faut que la sanction sociale cesse de frapper la femme ». Cette déclaration illustre bien les problématiques liées à la lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes dans les zones de conflit.

      En premier lieu, elle permet de souligner que l’utilisation de violences spécifiquement sexuelles vise à ostraciser les femmes de leur communauté d’origine, à terroriser la population, à briser des familles, dans le but de détruire le tissu social et de permettre le maintien au pouvoir des dirigeants sans risquer la moindre contestation populaire. A titre d’exemple, un reportage de Marion Loiseau, Le Cri Etouffé (2017) donne la parole aux femmes syriennes victimes de violences sexuelles dans les geôles du régime syrien. De manière récurrente, ces femmes expliquent être doublement victimes des violences sexuelles qu’elles subissent : d’une part à travers la violation de leur intégrité physique, avec la douleur que celle-ci implique, et d’autre part, à travers le silence auquel elles doivent s’astreindre afin de ne pas se faire exclure de leur communauté. Ainsi, une victime raconte que l’une de ses amies, rescapée des geôles syriennes, est décédée à la suite d’un crime d’honneur commis par son père, du fait d’avoir été violée en prison. La condamnation sociale et communautaire de ces violences, de même que l’ostracisme qui s’ensuit pour les victimes, poussent ainsi la majorité des victimes féminines sur les routes de l’exil, où elles se trouvent confrontées une nouvelle fois au risque de subir ces violences.

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Depuis le début de la guerre civile en Syrie, des millions d’individus ont été contraints de fuir leur pays, dont trois quarts sont des femmes et des enfants (source ONU).
Crédits photo : Reuters/Muhammad Hame

       En second lieu, la codification juridique visant à lutter contre l’impunité des violences sexuelles dans les zones de conflit tend à renforcer la position subalterne des femmes, en insistant sur la perpétration de ces violences à l’encontre d’un genre en particulier. Bien que le phénomène concerne en majorité le genre féminin, cette transcription juridique exclut d’une part les personnes dont le genre et la sexualité serait considérée comme « non-conforme » telles que les lesbiennes et les transgenres, et d’autre part, enferme les femmes dans une conception sociétale patriarcale, au sein de laquelle elles apparaissent systématiquement comme étant dans une position subalterne, impuissantes face à la dynamique de pouvoir qui régit les comportements sociaux.

            Il apparaît ainsi que la condamnation sociale des femmes victimes de violences sexuelles limite fortement la portée juridique des textes adoptés dans le but de lutter contre ces maltraitances. Les discussions de Genève sur la Syrie en offrent d’ailleurs une excellente illustration, dans la mesure où les violences sexuelles perpétrées par le régime syrien de manière systématique, et qui concerneraient près de 100 000 femmes, ont été complètement absentes des agendas au cours des dernières rencontres. Il semble dès lors nécessaire de sortir de la dynamique genrée binaire qui dicte la codification des lois et résolutions visant à condamner ces violences. Un tel changement de paradigme supplanterait la dynamique de pouvoir dichotomique qui prévaut à l’heure actuelle, et qui nuit à la position sociétale des femmes en les enfermant dans une victimologie taboue. A terme, cela pourrait permettre à ces dernières de s’émanciper et de s’affirmer afin de faire valoir leurs droits.

Par: Margot Bouhnik

Journée de la femme 3 – Vers une émancipation des femmes en Arabie Saoudite ?

              Il y a quelques mois, l’Arabie Saoudite est devenue membre de la Commission de la condition de la femme des Nations unies pour une période de quatre ans. Ainsi, l’ONU permet à ce pays de siéger au sein de cette commission dont le mandat est de promouvoir les droits des femmes. Cette décision fait cependant débat dans la mesure où l’Arabie Saoudite demeure l’un des pays les plus fermés en matière de droits des femmes.

            Perçues comme d’éternelles mineures, les femmes ne peuvent faire que très peu de choses de façon autonome. Cependant, depuis quelques années, les saoudiennes ont vu leurs droits évoluer. Petit à petit, l’un des pays les plus conservateurs au monde réalise des progrès essentiels en matière de liberté des femmes.

Une lente émancipation des femmes

            A l’origine de ces progrès : Mohammed Ben Salmane, prince héritier. Depuis son ascension,  en 2015, le fils aîné de la troisième femme du roi Salmane a manifesté son intention de faire progresser la force de travail féminine dans ce pays en pleine transformation, en initiant une série de réformes sociales et sociétales. A partir de juin 2018, les femmes saoudiennes pourront enfin conduire ; une révolution totale pour cet Etat qui réservait la conduite aux hommes. Désormais, les femmes auront également la possibilité d’assister à un concert. Le premier concert exclusivement réservé aux femmes a eu lieu à Ryad le vendredi 8 décembre 2017. La chanteuse libanaise Hiba Tawaji s’est ainsi produite sur scène devant une salle comble. Les femmes avaient fait le déplacement depuis les quatre coins du pays pour assister à cet évènement inédit. Les femmes saoudiennes pourront également, dans quelques mois, assister à des évènements sportifs dans les stades, pour la première fois. Enfin, elles peuvent désormais jouir du droit de créer leur entreprise, et ce, sans solliciter le consentement d’un tuteur masculin, afin de stimuler le secteur privé. « Les femmes peuvent maintenant lancer leurs propres entreprises et bénéficier des services en ligne (du gouvernement) sans avoir à prouver le consentement d’un tuteur », a déclaré le ministère du Commerce et de l’Investissement sur son site internet. L’objectif est de booster l’activité professionnelle des femmes.

Image pour l'article de Sophie Illegems

Manal Al Sharif, militante  engagée dans la campagne « Women2Drive »                                   Crédits photo : Jericho Online

Ces femmes engagées pour leurs droits

         Wajeha Al Huwaider, journaliste et écrivaine, a toujours lutté pour la protection des droits des femmes. Battue à 7 ans parce qu’elle avait joué au foot avec des garçons, elle est aujourd’hui l’une des plus grandes activistes féministes d’Arabie saoudite, membre de l’ONG américaine Human Rights Watch et cofondatrice de l’association pour la protection et la défense des droits des femmes en Arabie saoudite. En 2011, elle fut et condamnée à 10 mois de prison pour takhbib (« incitation à défier l’autorité de son mari»).

       Manal Al Sharif, militante des droits des femmes saoudiennes et engagée dans la campagne « Women2Drive », prend le volant en 2011, au cours du printemps arabe. Elle publiera une vidéo sur Facebook, la montrant au volant, heureuse de conduire dans les rues de la ville de Khobar. Avec 700 000 clics le jour de la publication de sa vidéo, le succès est au rendez-vous. Les réactions furent loin d’être toutes positives. Les imams la veulent flagellée en public. L’informaticienne perdra son emploi, ainsi que son logement, et passera neuf jours en prison pour « conduite en tant que femme ».

Des signaux d’ouverture, mais une ombre au tableau

         Toutes ces réformes encourageantes nous font évidemment penser que les femmes vont enfin s’émanciper, et que l’égalité homme-femme est proche. Toutefois, n’oublions pas que les femmes saoudiennes sont toujours placées sous la tutelle d’un homme pour la plupart des activités. Elles doivent toujours avoir l’autorisation du père ou de l’époux pour sortir, travailler, se marier, étudier, ouvrir un compte en banque ou pour consulter un médecin.

     Une Arabie Saoudite plus tolérante, ouverte et modérée, tels sont les souhaits apparents du prince héritier. Cette rupture avec le wahhabisme, vision rigoriste de l’islam, était nécessaire, mais il reste un long chemin à parcourir en matière de droits des femmes, dans cet Etat.

Article par : Sophie Illegems (Antenne UN WOMEN – SONU)

Journée de la femme 2 – Peindre une « Vierge en culotte » pour dénoncer le harcèlement des femmes

          Rilda Paco est une artiste bolivienne originaire de la ville d’Oruro, ville connue pour son carnaval à l’occasion duquel sont effectuées des danses traditionnelles faites en honneur de la vierge du Socavón.

            Récemment, l’artiste a été au cœur d’une controverse suscitée par son œuvre la plus récente qui montre la Vierge en sous-vêtements—une culotte rouge— ainsi que des personnages du Carnaval tenant des bouteilles d’alcool dans les mains. Cette image, distribuée pendant les danses à la sortie des églises, avait pour but de dénoncer les excès commis pendant ces fêtes alors que, quelques jours auparavant, deux explosions avaient eu lieu, tuant douze personnes et faisant cinquante blessés. Loin d’être une provocation sans contenu, l’image entendait aussi mettre en avant l’hypocrisie avec laquelle danseurs, musiciens et spectateurs s’adonnaient à la consommation d’alcool et aux violences— le carnaval connaît chaque année une augmentation du taux de viol—sous-prétexte de piété.

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© Rilda Palco | La Vierge de Socavón par l’artiste Rida Palco

           Aussi, Rilda Paco a-t-elle dû expliquer son intention après avoir été menacée d’un procès pénal par les autorités civiles (maire et chef du département) ainsi que par les autorités religieuses. Il semble toutefois scandaleux qu’au sein d’un pays laïc un maire puisse trouver impardonnable tout outrage – si tant est qu’il y en ait eu un –  à l’égard de la patronne de sa ville, alors même qu’il laisse les danseuses et danseurs être harcelé-e-s dans les rues. Mais l’absurdité atteint son paroxysme lorsque l’on constate que ce sont les mêmes personnes qui, prétendant défendre l’honneur de la vierge et de leur carnaval, menacent finalement l’artiste de viol, l’insultent et s’attaquent à sa famille. S’il n’est pas impossible que l’œuvre ait pu heurter la sensibilité de certaines personnes, cette réaction démesurée ne fait en somme que valider le message de l’artiste. Dans un pays qui, d’après le Procureur Général d’État Ramiro Guerrero, a connu au cours de l’année 2017 pas moins de 109 féminicides et 87 infanticides, constater ce type des réactions n’est peut-être pas surprenant mais douloureux – voire même indignant dès lors que ces réactions émanent des autorités locales.

         Rilda Paco s’est vue obligée de demander publiquement la protection de l’Etat même si les menaces d’un procès n’ont, pour le moment, pas été menées à terme. Cependant, l’évêque Cristóbal Bialasic, avec le soutien de la mairie et du chef départemental, a convoqué une messe massive afin de réparer —« desagravio»— les dommages causés à la vierge, dommages qui, d’après ses mots, « seront très durs à effacer». Toutefois, les dommages qu’a subi l’artiste, eux, n’ont jamais été commentés et ont d’ailleurs été vite oubliés, bien que plusieurs artistes lui aient témoigné leur soutien en faisant leurs propres versions de la « vierge à la culotte ». Les autorités n’ont pas encore commenté ce geste de solidarité.

Par: Graciela Miranda (Antenne UN WOMEN – SONU)

Journée de la femme 1 – De l’adjectif « féminin » associé à une daurade

               A quelques jours de la Journée internationale de la femme (8 mars), les antennes Human Rights et UN Women ont décidé de consacrer cette semaine à une étude de l’évolution de la condition féminine à travers le monde, des droits des femmes, ainsi que du combat féministe et de ses défis à venir. Aussi, nous vous proposons en premier lieu une réflexion originale sur les usages de la langue française…

« C’est une assiette élégante, féminine » : chaque semaine, les chefs de l’émission Top Chef s’obstinent à qualifier les plats qu’ils dégustent de « féminins ». Il faudrait s’en réjouir : l’adjectif a, dans ce contexte, une connotation strictement positive. Mais quel en est le véritable sens ? Jusqu’où utiliser cet adjectif ?

Selon Larousse, est féminin ce qui a les « caractères reconnus traditionnellement à la femme ». Elégante, l’assiette s’oppose à ce qui est grossier, gras et copieux. (« Ce n’est pas que pour le physique ! »). Ce qui est surprenant, c’est de comprendre et d’admettre cette association de l’adjectif à un objet. Il devrait cependant nous faire réagir : ne renvoie-t-il pas de fait à une définition trop restreinte des femmes ?

En utilisant l’adjectif féminin pour désigner des objets, on fige l’imaginaire du féminin dans un carcan de caractéristiques. C’est le fameux problème de la « femme » au singulier : une vision univoque qui définit – et surtout distingue –  « la femme », ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les débats sur la dénomination de la Journée du 8 mars. La femme devient un concept à part, différent, et une entité essentialisée à quelques traits (sans les citer : douce, attentionnée, coquette, soignée…). Se propage une image restrictive donc, qui ne participe pas de l’égalité femme-homme.

En effet, en définissant une féminité, on restreint et contraint le développement personnel de chacun, dans tout ce qu’il a de singulier, et donc de collectivement pluriel. En définissant une féminité, on l’oppose à une masculinité, et l’on construit socialement des antagonismes qui se réitèrent sans fin. L’assiette ne devrait donc pas être saluée parce que féminine ; elle devrait se démarquer à sa façon.

Cette (très) courte réflexion pour en venir à cette conclusion : la linguistique est une question de norme ; la langue est un outil majeur, essentiel au combat féministe. Sans bannir cet adjectif du langage, il mérite qu’on le surveille de près – pour mieux le faire évoluer ?

Par: Jeanne Claustre (Antenne UN WOMEN – SONU)