70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme

       Le 10 décembre 1948, le Palais de Chaillot de Paris fut le théâtre d’une avancée majeure dans le cadre de la défense des droits humains : l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH) par les 58 Etats membres qui composaient alors l’Assemblée Générale des Nations Unies. Depuis lors, la date du 10 décembre est l’occasion de se remémorer chaque année le tournant que constitua ce geste fondateur, mais aussi et surtout de souligner les combats qu’il reste à mener pour la protection de la dignité humaine.

70e dudh
Participation de l’antenne Human Rights de SONU lors de la Journée internationale des droits de l’Homme, le 10 décembre 2017.  ©F.Moumtaz

Aussi, l’année 2017 ne fait-elle pas exception à ce devoir de projection rétrospective et prospective. En ce dimanche 10 décembre 2017, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et la Mairie de Paris se sont associés au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme pour célébrer les 70 ans de la DUDH autour de personnalités de la vie publique et civile unies par un même engagement pour la défense des droits de l’Homme. Toutefois, il semble nécessaire de s’interroger sur la portée des discours entourant ces commémorations.

Et pour cause, c’est dans l’intimité du théâtre de Chaillot, dans la confidence de ce lieu hautement symbolique, que se sont réunis, aux côtés d’Anne Hidalgo, Maire de Paris, et de Zeid Ra’ad Al Hussein, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, des représentantes et représentants d’ONG pour échanger au sujet des défis animant l’ensemble des défenseurs des droits humains. Si l’on ne peut que saluer leur engagement solidaire, il est possible de s’étonner du confinement de ce débat pourtant qualifié d’universel, et de l’absence de réel questionnement de fond à son sujet.

Aujourd’hui, deux écueils n’ont donc malheureusement pas été évités.

Le premier d’entre eux est d’avoir circonscrit la rencontre à un cercle restreint d’acteurs initiés. Il s’agit par-là de dire que la problématique des droits de l’Homme transcende ces sphères spécifiques, qu’elle intéresse le plus grand nombre, et que celui-ci devrait être en mesure d’accéder au débat, de se faire entendre, afin de porter sur cette question un regard critique – dont on sait qu’il est d’ailleurs susceptible d’améliorer l’action de ces acteurs engagés de longue date. Lorsque Camille Blanc, Présidente d’Amnesty International France, évoque le large panel d’actions pouvant être menées à l’échelle de chaque individu, elle ne remet toutefois pas en question l’isolement de cette rencontre dont seuls quelques privilégiés ont connaissance, et à laquelle seuls quelques « superprivilégiés » ont accès.

D’aucuns diront que les organisateurs ont pris soin de recevoir des représentants de la jeunesse parisienne, appelés à interpeller les invités sur quelques points litigieux de la discussion. Mais force est de constater que la plupart de ces questions ont été éludées, faute de temps, ou faute de vouloir s’engager dans des considérations plus polémiques, ainsi que l’universalité ou encore l’effectivité des droits de l’Homme tels qu’ils sont énoncés dans la DUDH.

Car il est un deuxième écueil dans lequel sont tombés les participants à cette table ronde : l’absence de débat d’idées. En effet, si le choix a été fait de concentrer la discussion autour d’acteurs engagés au quotidien dans la défense des droits de l’Homme, alors était-il possible de s’attendre à ce que des analyses précises soient développées au cours de celle-ci, que des expertises soient détaillées afin de permettre à chacun d’enrichir son projet au contact de celui des autres. Or, les prises de paroles ont laissé peu de place au contradictoire, qui est pourtant à ce jour le seul outil permettant d’apporter des solutions pérennes à la mise en danger des droits humains.

Si l’ouverture et la qualité du débat sont ainsi discutables, il est néanmoins indispensable de ne pas occulter l’investissement dont font preuve ces intervenants, à l’instar de l’organisation non gouvernementale Reporters Sans Frontières et de l’association Maison des journalistes qui travaillent de concert pour assurer la protection de journalistes forcés de fuir leur pays pour avoir pratiqué une information libre. Citons de surcroît l’engagement d’Elyse Ngabire, Présidente du Rassemblement des Journalistes Burundais Réfugiés en France, dont le parcours est un exemple de lutte pour la liberté des journalistes, pour le libre accès à l’information. Contrainte de quitter son pays en 2015 à raison de sa dissidence à l’endroit du président burundais – qui briguait un troisième mandat malgré les dispositions de la Constitution burundaise – cette journaliste politique continue de militer contre les pressions qui affectent encore aujourd’hui ses pairs.

Évoquons par ailleurs l’implication de deux acteurs différents pour la protection des migrants, dont la reconnaissance et la défense des droits fait encore l’objet d’incertitudes. Au cœur de cette action, on retrouve ainsi l’engagement historique de l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch, ou encore celui, plus récent, de Norma Jullien, élève avocate, cofondatrice du Legal Center Lesbos, dont l’objectif est de dispenser une assistance juridique aux demandeurs d’asile et aux migrants, rappelant ainsi à quel point la défense des droits humains commence par leur connaissance.

Article Par: Diane Zajackowski

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L’exil des Rohingyas…Itinéraire d’une minorité persécutée.  

Le 28 novembre 2017, le Pape François s’est rendu en Birmanie où il a entendu défendre le « respect de tout groupe ethnique ». Et pour cause, la Birmanie est responsable, selon les Nations Unies, d’une véritable « épuration ethnique » à l’égard de la communauté rohingya, minorité musulmane dans un pays où la population est constituée à 90% de bouddhistes – religion considérée comme consubstantielle à la nationalité birmane.

photo pape aung san suu kyi

Rencontre entre le pape François et la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi le 28 novembre 2017. Crédits photographiques : AFP/ PHYO HEIN KYAW 

 

Les persécutions dont sont victimes les Rohingyas posent la question – tristement récurrente – du respect des minorités. L’actualité internationale est ainsi sans cesse ponctuée de tensions animant des communautés coexistant sur un même territoire dont les délimitations géographiques, mais aussi culturelles sont débattues. En effet, les revendications des minorités sont diverses et ne se limitent pas aux seules réclamations territoriales :

  • Respect de leur langue ou de leurs pratiques religieuses (minorité copte d’Egypte qui fait l’objet d’une série d’attaques terroristes, notamment de la part de l’Etat islamique depuis 2011).
  • Revendications économiques sur le partage des ressources naturelles et sur l’accès à la terre (conflits récurrents sur le territoire malien entre les minorités peuls et bambaras pour l’accès aux ressources – eau et pâturages).
  • Création d’un Etat indépendant (référendum pour l’indépendance du Kurdistan irakien organisé le 25 septembre 2017).

S’il était largement passé sous silence, le cas des Rohingyas fait l’objet, depuis septembre 2017, d’une réelle inquiétude internationale après que l’ONU a qualifié la situation d’« épuration ethnique ». Pourtant, les répressions dont ils sont victimes ne sont pas récentes et remontent au contraire au XIXe, alors qu’une partie de la communauté musulmane – dont font partie les Rohingyas – occupe la partie ouest du pays, l’Arakan. A cette époque, les britanniques étendent leur empire colonial sur le territoire birman, et profitent de la présence de la minorité pour employer une main d’œuvre bon marché susceptible de développer leur influence sur le pays, jusqu’à l’indépendance de ce dernier en 1948. Toutefois, ce concours alimente l’hostilité de la communauté bouddhiste à l’égard des musulmans qui s’exprimera à travers des exactions de diverses natures menées à l’encontre des Rohingyas, à l’instar des violences perpétrées en 1978 par l’armée birmane à l’occasion d’une opération de recensement.

Progressivement, les Rohingyas sont privés de leurs droits civils fondamentaux. En 1982, une loi édictée par le pouvoir militaire en place vient limiter la reconnaissance juridique des groupes ethniques présents sur le territoire national aux seules communautés présentes avant 1823, dont les Rohingyas ne feraient pas partie en ce qu’ils seraient majoritairement arrivés au moment de la colonisation britannique. Les conséquences de cette législation seront sans appel : les membres de la communauté perdent leur citoyenneté et ainsi l’ensemble de leurs droits fondamentaux et voient leurs libertés, leur accès au marché du travail comme à l’éducation considérablement restreints. Ainsi privés de toute reconnaissance juridique et politique, les Rohingyas continuent de subir les répressions de l’armée birmane jusqu’à ce que celles-ci dégénèrent en véritable « épuration ethnique », à la suite de d’attaques perpétrées, en octobre 2016, par des militants de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) contre des campements armés birmans. Les représailles qui s’ensuivent entrainent alors le l’exil de plus de 620 000 Rohingyas au Bangladesh voisin.

A group of Rohingya refugee people walk towards Bangladesh after crossing the Bangladesh-Myanmar border in Teknaf

Des réfugiés rohingyas traversant la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh à Teknaf (Bangladesh). Crédits photo : REUTERS/Mohammad Ponir Hossain

Au regard de l’urgence de la situation, la communauté internationale s’est offusquée du silence de la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi dont le titre de Prix Nobel de la Paix est aujourd’hui symboliquement remis en cause bien qu’un recours ne soit réellement possible – elle l’avait obtenu en 1991 pour son combat contre la junte militaire. Néanmoins, il est important de rappeler que l’autorité de la dirigeante est limitée par l’influence persistante de l’armée au sein du pays dans la mesure où les militaires continuent d’occuper, conformément à la Constitution, une place centrale au sein des institutions birmanes.

Face à l’enlisement du conflit, de son internationalisation (franchissement de la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh) et à l’apparente impuissance des instances nationales, la communauté internationale semble se résoudre à agir malgré des années d’inaction. Aussi est-il possible de relever que le secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, a annoncé que les Etats-Unis, après s’être opposés à la prise de sanctions économiques à l’encontre de la Birmanie, envisagent désormais d’éventuelles « sanctions ciblées ». Toutefois, les témoins internationaux de ce massacre restent discrets sur le sujet, en témoignent les précautions prises par le pape François lors de son déplacement en Birmanie la semaine dernière. En effet, lors de son discours, le responsable de l’Eglise catholique s’est gardé d’employer le terme de « Rohingyas » dont la connotation politique et juridique est trop forte et risquerait d’entrainer des représailles à l’égard de la communauté catholique birmane.

Partant de ce constat, il est possible de remettre en question les capacités d’action réelles des instances internationales face à de telles situations de crise humanitaire. Si les freins politiques à toute intervention sont d’ores et déjà nombreux, le seul cadre juridique international constitue déjà en lui-même un obstacle à la mise en œuvre de médiations de la part de la communauté internationale. En effet, il n’existe à ce jour aucune définition clairement intelligible du terme de « minorité » en droit international public, limitant ainsi le cadre de l’action des Nations Unies qui est tributaire de son adéquation avec les critères posés par le droit. C’est ainsi que ni le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966), ni la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (1995) ne pose des critères précis de qualification d’une minorité. En réalité, le cadre juridique international se trouve dans une situation ambiguë, tiraillé entre la nécessité d’assurer le respect de la diversité des groupements humains et celle de protéger l’intégrité des territoires contre le risque de sécession.

Aussi, l’essentiel du règlement de ces conflits continue-t-il de se régler à l’échelle nationale ou régionale, en témoigne la signature, le 23 novembre dernier, d’un accord entre la Birmanie et le Bangladesh prévoyant le retour de réfugiés rohingyas dont les contours restent néanmoins très imprécis…

Liliana Cornetta.