La menace de poursuites pénales internationales : le bilan des violations en matière de Droits de l’Homme en Corée du Nord

Ce vendredi 27 mars 2015, s’est réuni le Conseil des Droits de l’Homme des nations unies, pour discuter de la situation notamment préoccupante des Droits humains en Corée du nord. Il s’en suit l’adoption d’une résolution pour prolonger le mandat du rapporteur spécial d’un an, afin de poursuivre l’enquête sur l’état de ces violations dans le régime nord-coréen. Ce projet de résolution porté par l’Union européenne, le Japon, ainsi que les Etats Unis, renforce cette volonté d’action internationale à l’encontre de l’état nord-coréen. Ainsi, se profile une menace autour de la Corée du nord : celle d’une plainte pour crime contre l’humanité déposée à l’encontre du régime et de son dirigeant Kim jong Un devant la cour pénale internationale.

La question des enlèvements internationaux, le problème des réfugiés, et d’un régime autoritaire étouffant toute once de démocratie, interpelle la Communauté internationale. Et cela renforce davantage l’isolement de Kim jong Un et son régime. L’image tant désirée d’une démocratie nord-coréenne idéale continue de s’effriter face à l’augmentation de la pression internationale.

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Un régime autoritaire anti-démocratique : la dynastie Kim et l’incompatible existence de libertés et de droits humains en Corée du nord

En 2011, Kim jong Un succède à son défunt père Kim jong il, à la tête du parti des travailleurs, c’est-à-dire de la République populaire démocratique de Corée. Cette appellation ne reflète cependant pas la réalité du régime nord-coréen à la façade communiste et démocratique. Très profondément influencé par la doctrine stalinienne et maoïste, le parti se dit révolutionnaire et socialiste. Malgré cela, d’importantes discriminations sont crées par le système de caste songbun et aggravé par le marasme économique qui plonge la population dans des situations graves de pauvreté. Ce régime, aux troublantes similitudes avec le régime stalinien, se constitue d’un parti unique au pouvoir, d’une propagande abusive louant le régime ainsi que du culte de la personnalité du dirigeant Kim jong Un. L’absence de démocratie est illustrée par cette allégeance à ce que certains surnomme la « Dynastie des Kim », inscrite dans le statut du parti en juin 2013 : << la révolution nord-coréenne s’en remettra pour toujours à la glorieuse lignée des Kim.>>

À la tête de cette monarchie non-officielle, Kim jong Un, adulé par une population brimée, est plus moderne que son père et s’engage d’avantage encore que son prédécesseur Kim jong Il dans une politique d’état militariste, symbole d’un parti dictatorial qui n’accepte aucune divergence d’opinion politique. L’endoctrinement est extrêmement fort en Corée du nord où tout est régulé et presque tout interdit. Par exemple, un nord-coréen n’a pas le droit de regarder des films occidentaux s’agissant d’un crime passible de prison. Le succès du régime des Kim réside dans cet asservissement physique à travers une politique d’état policier implanté dans le milieu intellectuel. En effet il s’agit d’une population obligée au degré le plus intime de sa personne de louer le régime et son dirigeant. <<J’espère que notre fils pourra être une arme au service de notre maréchal Kim Jong-un>> s’exclama un père nord-coréen en parlant de son fils à des journalistes français lors du reportage d’Envoyé spécial diffusé sur France Info. C’est une pensée banale en Corée du nord où le régime passe avant l’individu. C’est ce qu’illustre le système songbun, dont la doctrine rend difficile le respect des droits humains. Ce système consiste en la classification des individus en fonction de leur naissance et de la classe sociale qui leur est assigné par l’État. De plus, cette doctrine comprend aussi une classification effectuée selon les opinions politiques et la religion des nord-coréens. L’essence même du système compromet toute possible reconnaissance de l’individu et de ces droits humains et libertés, constat réaffirmé lors de la session du 27 mars du Conseil des Droits de l’Homme.

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Des violations systématiques illustrant l’absence d’un système de protection des Droits des nord-coréens face à l’État

Ces violations de Droits de l’Homme sont systématiques et constantes. D’une part, la vie des individus est contrôlée : la nourriture, les vêtements et l’eau sont distribués aux foyers directement par le parti ce qui crée un rapport de sujétion quasiment total. Pourtant d’importants problèmes de famine ont été signalés car le gouvernement coréen privilégie l’armement dans sa distribution du budget. Si Kim jong Un permet un meilleur développement à l’État, la majorité de la population vit dans des conditions précaires.

D’autre part il existe une importante répression des nord-coréens perpétuée par le pouvoir en place. Notamment à travers la généralisation de procédés tels que la torture, l’incarcération dans des camps, le viol ou la mise à mort. Ainsi la liberté de circuler d’une ville à une autre, mais également de choisir son foyer n’existe pas dans la dictature Kim. Parmi ces trop nombreuses violations il y a la question du statut des travailleurs nord-coréens à l’étranger. Ceux-ci sont dans une situation d’esclavage moderne, forcés de s’expatrier par le parti, et vivant dans des conditions presque inhumaines.

La conclusion de ces violations, semble être l’inexistence de droits fondamentaux civiques et politiques qui ainsi permet la pérennité du régime. Toutes ces violations sont aussi jointes par des problèmes internationaux : ceux des enlèvements d’étrangers sur le territoire nord-coréen, ainsi que de la situation des réfugiés nord-coréens. L’ONU a tiré le signal d’alarme sur le problème des enlèvements, soutenu par le Japon et la Corée du Sud dont des ressortissants n’ont plus donné signe de vie depuis leur arrivée sur le territoire nord-coréen. Il y a également le cas d’Hyeon Soo Lim, un pasteur canadien ayant laissé ses proches sans nouvelles depuis son arrivée en Corée du nord. Ces accusations d’enlèvements sont démenties par le parti, évidemment. Cela démontre la conviction du régime d’une impunité certaine devant les actes qu’il commet sur son territoire.

De plus la situation des personnes tentant de fuir la Corée du Nord est préoccupante. Selon la Convention de Genève de 1951 et les protocoles de 1967 relatifs au statut des réfugiés, les états ont une obligation de non-refoulement des individus. Cela signifie que tout individu dont la vie ou la liberté est menacée par l’état qu’il fuit en raison de critères ethniques, religieux ou de convictions politiques, ne peut être rapatrié ou se voir refuser le droit d’entrer dans le pays.

Néanmoins cela n’est pas respecté par certains états qui souvent opèrent un rapatriement forcé de ces individus avant qu’ils n’aient pu demander le statut de réfugié. Ils sont ainsi exposés à de lourdes répercussions lorsqu’ils sont à nouveau sur le territoire nord-coréen. Des ONG telles que Human Rights Watch dénoncent ces pratiques presque complices de la politique nord-coréenne à l’égard de ces citoyens et violant des règles du droit international.

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Complications diplomatiques : une menace inapplicable à l’encontre de la Corée du nord ?

La Corée du Nord est membre de la plupart des organisations internationales; pourtant les relations diplomatiques s’avèrent difficiles avec l’Occident. En outre, les États-Unis et le Japon n’ont pas de relations diplomatique avec la Corée du nord. C’est également le cas de la France et de l’Estonie, les deux seuls états de l’Union Européenne dans cette ligne de conduite. Malgré cela le régime nord-coréen a des relations avec plus de 150 pays et est membre de quelques traités internationaux. Il fut membre entre autres du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, qu’il a rapidement quitté.

En effet le régime de Kim jong Un s’est recentré autour d’une importante politique de militarisation et d’armement. Ainsi en 2014, plus de cent missiles auraient été tirés par la Corée du Nord selon le Wall street journal. Pyongyang fait alors se succéder les provocations à l’encontre de l’Occident, rendant encore plus fragiles les relations diplomatiques établies. Parallèlement, les principaux alliés de la Corée du Nord sont deux grandes puissances : la Chine et la Russie. Alliés de longue date, depuis la guerre de Corée (1950-1953) notamment, ces états se rapprochent à nouveau du régime nord-coréen face à l’augmentation de la pression internationale.

Cela ne facilite pas les actions humanitaires et d’autant moins la fin des violations des Droits de l’Homme dans le pays. En effet il est compliqué pour les ONG et missions humanitaires d’accéder au territoire et d’apporter un soutien à la population. Ce rapprochement Russie-Corée du nord préoccupe également. En effet, la Russie a invité le 9 mai prochain, le dirigeant Nord Coréen, à venir participer aux évènements de commémoration de la victoire sur le régime nazi en Russie. Kim Jong Un, effectuera ainsi son premier déplacement officiel à l’étranger, ce qui marquera son entrée officielle sur la scène internationale. Ce rapprochement fait craindre le renforcement d’un sentiment d’impunité de la Corée du nord et nuance l’importance de la pression internationale sur le pays.

Le Conseil des Droits de l’Homme avait déjà, en 2014, recommandé qu’une plainte soit déposée devant une cour internationale pour dénoncer les violations des droits de l’homme perpétuées par le régime nord-coréen. En 2015 cette volonté se confirme avec la qualification de crimes contre l’humanité qui permettra peut-être une action en justice devant la Cour pénale internationale. Néanmoins la Corée du Nord n’est pas partie au statut de Rome. Ainsi, pour être jugée devant la Cour pénale internationale, il faudra d’abord que l’affaire soit portée devant le Conseil de sécurité qui votera pour décider ou non de porter celle-ci devant la Cour; et l’étau diplomatique se fissurera alors. En effet les principaux alliés du régime, la Russie et la Chine, possèdent tous deux un droit de véto au Conseil de sécurité, ces menaces pourraient alors devenir vaines.

Mais alors comment agir à l’encontre de ces violations et y mettre un terme ? Dans un régime où il est interdit d’avoir des opinions dissidentes avec le gouvernement en place sous peine de subir soi-même et trois générations de sa famille la peine capitale, il ne peut exister de Droits de l’Homme ou de libertés. Constat encore et toujours nié par un régime toujours plus provocateur et autoritaire qui qualifie le projet de résolution déposé à l’ONU le 27 mars 2015 de << nouvelle provocation sans précédent et tout à fait intolérable.>>

Ceiling by Miquel Barceló.

Sources :

  • Understanding human rights in North Korea,1997, The Institute of unification policy, Hanyang University.
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Conférence – Lutte contre Boko Haram : état des lieux d’une crise humanitaire et sécuritaire (25/03/2015)

Quels sont les dessous de la crise sécuritaire et humanitaire qui secoue depuis quelques années l’Afrique subsaharienne sous l’immonde appellation de Boko Haram ? Quelles est la genèse de ce groupe terroriste, ses ressources, son mode de fonctionnement, son réel bilan ? Et comment analyser les solutions apportées par les acteurs régionaux et internationaux pour résoudre ce problème ? C’est pour répondre à ces questions que s’est tenue le mercredi 25 Mars dernier, une conférence-débat à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sur le thème « Lutte contre l’organisation terroriste Boko Haram : Etat des lieux d’une crise sécuritaire et humanitaire. » Organisée par les associations Initiative For Africa – mobilisée dans la lutte contre cette nébuleuse à travers sa campagne #SoyonsAussiNigerians – et Sorbonne Human Rights – antenne du Pôle Panthéon Sorbonne pour les Nations Unies cherchant à promouvoir les Droits de l’Homme au sein de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne – cette conférence a réuni autour du pupitre trois intervenants de qualité et d’exception. En premier lieu, Ebenezer Okpokpo, docteur en droit international, avocat au barreau de Paris, membre de l’association France-Nigeria et grand spécialiste de la question, il était présent pour nous expliquer les facteurs endogènes qui ont conduit à la naissance du groupe terroriste Boko Haram. Lui a succédé pour mettre en lumière le mode de fonctionnement, les préjudices ainsi que les difficultés que rencontrent les acteurs engagés dans la lutte ce groupe, Thierry Barbaut; grand passionné de l’Afrique, Thierry Barbaut est directeur du groupe Info-Afrique.com, expert en géopolitique africaine et responsable au sein de l’Agence Française des Micro Projets. Enfin, a participé à cette conférence un diplomate chevronné en la personne de Hassane Idi, premier secrétaire à l’ambassade du Niger à Paris, dépêché par S.E.M. Abderhmane Mayaki, ambassadeur du Niger  à Paris, empêché pour l’occasion.

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Ebenezer Okpokpo: « Failles constitutionnelles et poids des traditions : les terreaux politiques de Boko Haram »

Bien ému de revenir dans le même amphithéâtre où il a soutenu sa thèse de doctorat une vingtaine d’années auparavant, Ebenezer Okpokpo a commencé son intervention en regrettant que l’opinion commune réduise beaucoup le Nigéria à l’image caricaturale qu’en projette Boko Haram, qui sévit essentiellement dans trois États de l’extrême-Nord de ce pays, (Yobe, Bauchi, Borno), sur les trente-six que compte le Nigeria.

thierry-barbaut-agence-micro-projetsDe son intervention, il ressort que deux facteurs politiques majeurs ont favorisé la naissance et la radicalisation de Boko Haram.

Le premier d’entre eux est la difficulté du Nigeria à trouver un juste équilibre entre modernité politique et institutions traditionnelles. « La fédération essaie de conduire le pays au-delà des coutumes, mais certains tirent le pays vers l’arrière », note-t-il d’emblée.

En effet, depuis son accession à l’indépendance en 1960, la Constitution de la République fédérale du Nigéria a admis la possibilité pour les états qui le souhaitaient d’appliquer la loi islamique, la charia. Ce système qui a eu cours sous les dictatures militaires successives a certes favorisé la coexistence plus ou moins pacifique entre populations chrétiennes et musulmanes mais s’est souvent heurté à toute possibilité de remise en cause, en raison de la nature du gouvernement.

Me Ebenezer Okpokpo a commencé son intervention en regrettant que l’opinion commune réduise beaucoup le Nigéria à l’image caricaturale qu’en projette Boko Haram

Mais en 1999, les premières élections démocratiques font souffler sur le Nigeria un vent de liberté qui conduit au pouvoir Olusegun Obasanjo. C’est alors que se réveillent des aspirations jusque-là enfouies, qui vont se traduire par la volonté d’une partie de la population des états ayant adopté la charia de ne plus être soumis à ce système. Cela va naturellement mener à de vives crispations entre défenseurs de l’application de la charia et aspirants à un modèle plus libéral.

C’est dans ce contexte que naît le groupe islamiste Boko Haram, composé de membres ayant pour la plupart été formés à un Islam rigoriste. Sous la férule de Mohamad Yusuf, son fondateur, ses adeptes militent pour une application stricte de la charia telle qu’ils l’interprètent et pourfendent les valeurs dites occidentales. Il faut remarquer qu’à cette époque, il existait des dizaines d’autres groupes comme Boko Haram dans cette région du Nigeria.

Durant cette même période, le gouvernement nigérian lança un programme massif d’éducation des jeunes filles pour lutter contre leur faible alphabétisation. Si les partisans de la charia obtiennent l’instauration d’écoles non-mixtes, Boko Haram fait systématiquement campagne contre ce programme d’éducation en opposant le fait que sa mise en œuvre conduirait à l’émancipation de ces jeunes filles. Ainsi sont posés les jalons d’un radicalisme qui va progressivement dévier.

Pour Thierry Barbaut « Africa is the place to be »

Avant d’aborder la question du mode de fonctionnement, des préjudices et de la difficulté de la lutte contre Boko Haram, Thierry Barbaut s’est d’abord attaché à déconstruire certains mythes, fausses idées reçues, visions périmées sur l’Afrique, en exposant des données qui décrivent ce que représente ce continent aujourd’hui dans le monde et ce qu’il représentera demain. « Africa is the place to be » : ainsi pourrait-on résumer les éloquents propos de notre intervenant à ce stade de sa présentation. Sur le Nigeria et Boko Haram, après avoir partagé le triste constat de l’existence d’une scission ethnico-religieuse du Nigéria, Thierry Barbaut est revenu sur un certain nombre de facteurs qui ont joué un rôle central dans la montée de ce groupe, notamment la corruption, les connivences de l’organisation terroriste avec l’administration et certaines personnalités politiques du Nigéria ainsi que la délicate question de la terre et de la sécurité foncière au Nigéria, problème d’ailleurs récurrent en Afrique et à l’origine de beaucoup de conflits.

Mais l’événement décisif dans le basculement de Boko Haram dans le terrorisme va être la mort brutale de son chef historique en 2009 suite à une répression policière très dure contre le groupe. Avec un mode de fonctionnement à la fois extrêmement décentralisé et très méthodique, Boko Haram profite de ses ressources immenses aux provenances bien difficiles à élucider pour enrôler ses troupes au sein d’une jeunesse abandonnée à son sort. « Ventre affamé n’a point d’oreilles », un proverbe hélas bien connu en Afrique. Thierry Barbaut expliqua ainsi comment, pour se constituer son armada de 25 000 hommes, Boko Haram a puisé dans le réservoir que représentaient les nombreuses milices d’auto-défense créées par le gouvernement pour lutter contre ce même groupe, mais délaissées.

Toujours sur la question de son modus operandi, les rackets institutionnalisés, les trafics divers (drogue, êtres humains, blanchiment d’argent), le régime de terreur généralisé représentent les instruments privilégiés de cette organisation terroriste pour contrôler et assujettir les populations sans défense qui vivent dans une extrême pauvreté sur les territoires qu’elle conquiert. De même, l’utilisation professionnelle des réseaux sociaux et des médias va permettre à Boko Haram, à l’image des groupes terroristes au Moyen-Orient, de faire un « story-telling » de ce régime terreur, se bâtissant ainsi une réputation mondiale.

Le préjudice humain et économique causé par la nébuleuse est absolument immense et désolant :

  • Plus de 35000 morts dont  90 % de civils
  • Environ 13000 personnes disparues
  • Des nombreux villages rasés à l’image de Baga en janvier dernier
  • 1,5 millions de personnes réfugiées dans les pays limitrophes (Niger, Tchad, Cameroun) dans des conditions qui peuvent s’apparenter « aux pires heures du conflit au Sud Soudan » et ceci sans aucune aide substantielle d’ONG de solidarité internationale et encore moins des gouvernements.
  • Il faut en outre ajouter à ce sinistre bilan, les centaines de milliers de personnes enlevées par Boko Haram, tant les populations de la sous-région que les nombreux chinois qui travaillent au Nigéria et dont on parle peu, du moins faiblement par rapport aux enlèvements d’occidentaux.

Les alentours de Baga après les assauts de Boko Haram

Aussi, Thierry Barbaut a rapporté comment à l’issue d’une visite dans le nord du Cameroun il y a quelques mois, il a pu constater la déstructuration totale de l’économie régionale – bien qu’informelle – basée sur l’agriculture et la pêche, mais ô combien puissante et vitale pour la subsistance de ces populations.

Concernant la mobilisation militaire et diplomatique en vue de défaire Boko Haram, Thierry Barbaut a pointé deux obstacles principaux :

En premier lieu, la stratégie de guérilla qu’adopte Boko Haram à l’image d’Al-Quaida, par exemple, rend particulièrement complexe toute intervention, quelle qu’elle soit.

soldats-tchadiens-motoSi l’on a pu critiquer la passivité de la France ou d’autre pays occidentaux face à cette crise, il ne faut pas oublier que de nombreux drones ont exécuté des missions de renseignement dans la région, sans aller jusqu’à des bombardements car « qu’est-ce qui permet de distinguer un cultivateur sur une moto chinoise d’un membre de Boko Haram en passe de commettre un attentat – ces motos étant très utilisées par les membres de la nébuleuse comme par les populations de la région ? » s’est interrogé Thierry Barbaut. C’est toute la question de l’implantation de cette organisation terroriste au sein des populations. D’où, malgré tout, l’utilité de ces précieux renseignements dans la lutte contre la nébuleuse mais aussi la coupure de ses sources opaques de financement.

En second lieu, l’absence d’une réaction des pays de la région s’inscrivant dans une stratégie véritablement commune de lutte de Boko Haram a facilité la dynamique expansionniste du groupe. Et là encore, force est de constater la frayeur des soldats de la plupart des pays de la région -à l’exception notable des soldats tchadiens- lorsqu’il s’agit d’aller au front pour combattre Boko Haram, ainsi que les multiples difficultés des acteurs régionaux à surmonter leurs divisions aux contours bien difficiles à cerner.

La région après les massacres de Boko Haram

Face à la complexité de cette lutte, Thierry Barbaut a conclu en insistant sur la nécessité de continuer la mobilisation internationale, de réveiller la conscience mondiale. Si des mouvements tels que #BringBackOursGirls ont eu peu de succès pratiques, ils ont toutefois eu le mérite de sensibiliser l’opinion sur la menace Boko Haram.Et parlant de sensibilisation il y en a qui devraient sans doute l’être davantage que d’autres : ce sont tous ces chefs d’Etats de la région qui ont défilé pour être Charlie à Paris le 11 janvier dernier tout en se gardant bien de réagir avec le même zèle face à cette nébuleuse qui massacre leurs populations.

M. Idi a plaidé pour une implication plus forte de la communauté internationale

C’est d’ailleurs sur ces réactions que notre troisième intervenant revient pour nous présenter toutes les tractations diplomatiques qui ont eu lieu depuis la naissance de Boko Haram.

Après l’émoi suscité par le rapt des filles de Chibok, le gouvernement nigérian a entendu inscrire davantage la lutte contre Boko Haram dans un cadre plus régional et international. C’est ainsi que le 17 mai à Paris, s’est tenu à l’Elysée un sommet à l’initiative du président Goodluck Jonathan. Si l’on a pu lire et entendre des réserves portant sur l’opportunité de la tenue d’un sommet pour la sécurité en Afrique à Paris, la réalité est que le président Jonathan a souhaité amener les pays limitrophes du Nigéria – anciennes colonies françaises – à coopérer avec lui face à ce que ce pays jugeait à tort ou à raison comme un manque d’intérêt de leur part. Ensuite, une nouvelle rencontre a réuni à Londres le 12 juin 2014, les ministres des affaires étrangères de la région pour aborder les modalités concrètes de cette coopération régionale.

Dans la continuité de ces tractations diplomatiques s’est également tenu le 7 octobre 2014 à Niamey, un sommet de la commission du bassin du lac Tchad dans le but de mettre en place une force d’intervention rapide. Cela n’a pas tardé à se concrétiser puisque c’est cette force, composée des contingents tchadiens, camerounais, nigériens et nigérians qui dans le cadre de l’opération Andunama [ndlr : nom d’un empereur du 13 ème siècle de cette zone, de Borno] est actuellement au front contre Boko Haram.

Tout ceci va conduire le Conseil de paix et de sécurité de l’Union Africaine à se saisir de la question lors d’un conseil du 27 novembre 2014 ; enfin, une nouvelle réunion eut lieu à Niamey le 20 janvier 2015 pour adopter le principe d’une force multinationale mixte de 7 500 hommes. Au total, la prise de conscience au niveau régional a permis la mise en place d’une réponse commune face à la nébuleuse, contrairement à ce que l’on peut penser.

niger-nigeria-thierry-barbautSur l’absence d’une prise de conscience rapide de la situation par les pays de la région, Idi Hassan a expliqué qu’en plus du fait que pendant longtemps, le groupe terroriste Boko Haram ait été fréquentable, l’on a considéré pendant ces dernières années que ce problème était interne au Nigeria. Et donc, qu’il ne fallait pas s’y impliquer. A fortiori il était bien inconcevable que le Nigéria, première puissance économique et militaire africaine, à l’appui de sa redoutable armée « forte de ses exploits passés », ne puisse tenir en respect un groupe terroriste de quelques milliers d’hommes.

Aussi, les acteurs de la région estimaient que le mécanisme de la Multinational Joint Task Force (MNJTF), créé depuis 1994 par le Nigéria, le Tchad et le Niger et dont le siège est à Baga, pouvait valablement arriver à bout de cette nébuleuse. Mais là encore, c’était sans compter avec les difficultés opérationnelles de cette force qui ne va même pas réussir à préserver la ville où elle a son siège, conquise par Boko Haram en janvier dernier.

Par ailleurs, dans cette guerre à l’avenir incertain, M. Idi a plaidé pour une implication plus forte de la communauté internationale, notamment à travers la résolution toujours attendue du conseil de sécurité des nations unies qui va permettre de donner un cachet légal à l’intervention de la force multinationale de 7 500 hommes, tout en en favorisant le financement.

Enfin, au-delà de la réponse militaire qui s’inscrit dans du court terme, il sera plus qu’important de s’attaquer à un certain nombre de causes profondes de cette crise, notamment, les problèmes économiques et sociaux que connaît la région.