Projection – « Wukan : The Flame of Democracy » de Lynn Lee & James Leong (10/03/2015)

Le 10 Mars, l’antenne Sorbonne Human Rights organisait sa seconde projection en partenariat avec le Festival International du Film des Droits de l’Homme (FIFDH). Le film en question, « Wukan : the flame of democracy », racontant l’histoire de Wukan, village de Chine faisant en 2012 une expérience inédite : celle d’élections démocratiques qui succèdent à des mois de protestations. Cette ouverture démocratique n’est cependant pas garante d’une paix sociale, ou de l’apaisement des tensions qui se propagent au sein des villageois. Les réalisateurs Lynn Lee et James Leong montrent à travers ce film-documentaire l’évolution du nouveau comité élu et les difficultés qu’il rencontre à accomplir ses missions. Ce film aborde des thèmes liés à la liberté d’expression, la politisation des populations et le problème de la corruption, thèmes émergents dans un contexte politique autoritaire. Le film pose quelques questions : ces villageois déconsidérés par les habitants des villes, seraient-ils aujourd’hui gardiens de la démocratie ? Le vote à Wukan est un outil démocratique, et pour qui ? Quelles sont les limites de la liberté d’expression en Chine ? Madame Stéphanie Balme, professeure à Sciences Po paris et Monsieur Paul Charon, docteur en sciences politiques de l’EHESS, conseiller Chine au Ministère de la défense, sont ensuite venus discuter avec le public.

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INTERVENTION DE PAUL CHARON :

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Premièrement, l’erreur la plus importante qui pourrait être commise après la vision du film-documentaire est de le considérer comme une victoire de la société contre l’Etat. En effet, il y a eu un soulèvement de la population contre le traitement et la gestion des terres. Le soulèvement débute en septembre 2011 et dure plusieurs mois. En 2012, le village réussit a obtenir l’organisation d’élections. Cela induit l’idée du pouvoir qui recule, ce n’est pas le cas cependant. Le soulèvement n’a pas conduit à la mise en place d’élections en Chine, celles-ci existent déjà depuis 1987 de manière expérimentale et obligatoire depuis 1998. Les élections ont été voulues par le pouvoir central chinois. Ainsi, il s’agit d’un soulèvement contre le cadre local, et donc la population va dans le sens du gouvernement central chinois.

C’est un outil qui sert le pouvoir central car il permet de recruter des cadres plus légitimes donc mieux à même de mettre en place les politiques du pouvoir central. Néanmoins, cela ennuie les cadres locaux qui pratiquent leurs propres politiques et c’est pourquoi ces cadres locaux freinent et ont freiné les élections. De même, les élections favorisent le pouvoir central, par un processus opportuniste de renforcement de la légitimité du parti communiste chinois. Il existe toujours le modèle du parti unique en chine. Finalement, ce que fait le parti communiste, c’est intégrer les dissidents après les élections.

Lors des élections, le Secrétaire du parti de la section locale concernée se présente. Si celui-ci n’est pas élu alors le candidat élu chef du village, sera nommé Secrétaire du parti. Ainsi, le chef reste constamment dans le cadre du parti, et surtout le parti est alors inévitablement toujours légitime. Cette légitimité issue des urnes peut donc rejaillir sur le parti et renforcer celui-ci, dans un paradoxe inquiétant : la mise en oeuvre d’élections peut conduire à renforcer le régime autoritaire. Globalement, les élections débouchent sur un renforcement du pouvoir des populations, mais elle sert aussi le pouvoir central, qui est bien mieux à même de mettre en oeuvre les politiques publiques qu’il a décidé.

Le deuxième aspect est un processus progressif de politisation, c’est-à-dire qu’un apprentissage de la démocratie se fait malgré tout. Il faut comparer la situation avec celle de la population française vis-à-vis de la politique au 19ème siècle. En effet, il est nécessaire de prendre un peu de recul pour comprendre les évènements du film, car au 19ème siècle en France, il y avait le même type de comportement. La démocratie s’apprend. En effet, il y a un processus de politisation et d’acceptation des décisions fait progressivement par la population chinoise aujourd’hui. Le chef de village a peu de pouvoir et cela a un impact en terme de démocratie réelle. Cependant, il y quand même un processus à l’oeuvre dont il est difficile de mesurer la portée ultime.

La limite de cette politisation est qu’il n’existe toujours pas de multipartisme, il y a registre d’énonciation politique purement local. Contrairement en France où cela allait du national au centre. En chine, c’est la volonté de fragmenter les villages pour éviter la nationalisation de ces débats politiques et éviter l’émergence de partis politiques.

INTERVENTION DE STÉPHANIE BALME

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Il faut présenter tout d’abord trois grandes idées. La première est celle d’une culture politique profondément marquée par les campagnes maoïstes. La population chinoise du village Wukan est dans une idée de mobilisation, de rébellion. En effet, la population chinoise est une population très politisée. Il y a un apprentissage important de la démocratie.

Ensuite est abordée la question de la corruption très importante en Chine. C’est l’un des problèmes les plus graves auxquels est confronté la population chinoise. Ainsi la situation de la population chinoise est celle d’être à la fois des acteurs et des victimes de cette corruption. Dans cette volonté d’obtenir les terres, tout le monde se tient, tout le monde est impliqué dans ces affaires de corruption (mafia, banques etc..), il y a une idée de systématisation de la corruption.

Enfin, dernièrement, il est de la responsabilité des comités villageois de redistribuer les compensations financières lors de la redistribution de terres. La seule manière qu’ils ont d’être légitimes est d’être issus d’une élection, donc la démocratie est utile. Le refus politique est un choix idéologique voulu par le pouvoir central.

QUESTIONS-RÉPONSES

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1) Pourriez-vous éclaircir la première partie du documentaire, notamment la situation des femmes ?

M. CHARON : Le système judiciaire a beaucoup de mal à accepter des plaintes, car ce sont des plaintes administratives. Lorsque celles-ci arrivent, il y a une sorte de nationalisation de ces problèmes. Quand le mouvement de mobilisation fait face à des questions semblables, les villages ou groupes vont avoir la volonté de s’unir. Par exemple, ce sont des femmes que l’on a exproprié dans le film qui sont devenues pétitionnaires.

2) Les villageois ne semblent pas effrayer par la mort. Pourquoi il y a t-il une telle notion de sacrifice ?

M. CHARON : Certaines des personnes qui s’exprimaient, le faisait en regardant la caméra. Ainsi, il y a portée de la communication vu qu’ils sont filmés dont ils sont conscients. Aspect du sacrifice est exacerbé volontairement par ceux-ci ainsi que par la présence des caméras.

MME. BALME : Ces personnes ont subi une perte immense, il s’agit là d’une sorte de meurtre social. Dans la tradition culturelle chinoise, il y a réellement cette façon d’exprimer l’injustice qui renvoie au taoïsme etc… Et des idéogrammes, qui symbolisent l’injustice. Il existe un caractère chinois précis qui ressemble à une trappe, qui était utilisé lorsque pour exprimer un sentiment d’injustice. Également utilisé auprès du parti communiste chinois. Il y a une inspiration culturelle de la culture contemporaine de la Chine, des « révolutionnaires-héros », des contre-révolutionnaires. Un mélange du registre politique maoïste, impérial et du registre d’aujourd’hui. Le registre est aussi utilisé de façon spontanée pour montrer que le peuple n’est pas contre le régime mais s’inscrit dans la volonté du ciel, c’est-à-dire celle de l’empereur, soit aujourd’hui celle du secrétaire du parti. La culture de l’injustice qui vient d’une très longue tradition dans l’empire.

M. CHARON : Il y a aussi un déficit des institutions judiciaire.

3) Comment le système judiciaire fonctionne-t-il en Chine ?

M. CHARON : Il ne s’agit pas vraiment du bon fonctionnement d’un système judiciaire dans le film car les institutions villageoises ne sont pas dans un système étatique. Il y a d’abord le canton, puis le district, et ensuite le pouvoir central. En réalité, le chef du village n’est pas un représentant de l’État mais un représentant du village, et également un représentant du parti. Un comité villageois peut être crée exceptionnellement pour régler des conflits entre villageois. Cependant, la population chinoise des provinces use beaucoup de la médiation pour éviter le système judiciaire. Il existe aujourd’hui encore un refus du système judiciaire.

MME. BALME : La médiation populaire est extrajudiciaire. Et la médiation judiciaire est obligatoire. Cela va sur une longue tradition chinoise. En effet, avoir recours à la médiation est utile pour la population chinoise, cela rejoint la volonté des pays occidentaux, pour éviter une « judiciarisation » excessive. En Chine la médiation populaire existe car il n’y a pas de représentations des avocats en chine, un médiateur a la légitimité qu’un avocat aurait en France. Celui-ci peut être un enseignant, le chef du village, n’importe qui. Le rapport à la médiation est très utile. Le rapport aux parties est accepté, appliqué. Il y a un risque qu’en passant par le système judiciaire cela revienne très cher sans être forcément efficace. En outre, à l’intérieur des villages tous les habitants se connaissent, c’est donc une procédure. plus simple et moins gênante.

4) Jusqu’où le gouvernement chinois central permet-il la contestation, la liberté d’expression ? Est-ce que ce taux de mobilisation est répandu en Chine ou bien est-ce uniquement permis car c’est un mouvement critiquant le pouvoir du comité ?

MME. BALME : Le phénomène qui se déroule dans le village de Wukan et la liberté d’action des villageois est récurrent en Chine, ce n’est pas un phénomène nouveau. La société chinoise est très éduquée et la volonté de l’opinion publique est forte, comprenant très bien ce qui est fait. Ainsi l’opinion publique en Chine est prête à construire une société civile mais celle-ci est brimée. La population chinoise est assez rationnelle, consciente qu’il y a des sujets sensibles sentant intimement les limites du système dans lequel ils vivent. Ils sont pragmatiques, il y a une volonté d’obtenir des solutions qui sont les plus dépolitisées possible.

M. CHARON : Les tactiques politiques connaissent des limites, il ne faut pas s’attaquer au pouvoir central. Si le mouvement tient, il peut obtenir gain de cause. Cela peut être grâce aux médias par exemple – peu importe le sujet – car le pouvoir central finit par se ranger du côté des protestataires et retire son soutien au pouvoir local. Il y a l’exemple des protestations contre l’implantation d’industries chimiques près de zones urbaines. Dans leur discours, ils font l’exploitation de politiques qui ont été décidés par le pouvoir central. Ainsi, ils demandent l’application de la loi et vont donc dans le sens du pouvoir central. Cela signifie aussi qu’ils ne peuvent pas être réprimés trop ouvertement. Il y a une intelligence politique de la situation.

MME. BALME : Il y a eu un documentaire dans lequel un chinois menaçait de faire au chef de village ce qui a été fait à Mohammed Morsi [ndlr : ancien chef d’État égyptien].

M. CHARON : Mais alors, existe-t-il une certaine naïveté dans leur tactique politique ? C’est-à-dire cette pensée dominante qui est la suivante : si le pouvoir central était au courant, alors tout changerait. Il y a un phénomène de profonde coupure entre le monde urbain et le monde rural : les élections n’existent que dans le monde rural. Il y a souvent un mépris en Chine à l’égard des ruraux, dû à une image de campagnards sous-éduqués. Et en même temps, c’est à eux qu’est confié la démocratie.

5) Quelle est la proportion de protestation du pouvoir central ? Cela est-il plus important en zone rurale qu’en zone urbaine ?

M. CHARON : Les dernières statistiques dénotent environ 80 000 incidents de masse sur une année. Il peut y avoir mouvement massif, mais il n’y a pas vraiment de différence au niveau quantitatif. La différence se trouve au niveau des sujets. En zone rurale, il s’agira plutôt de questions d’expropriation car les terres sont privatisées en campagne et publiques en villes.

La différence qualitative est dans les formes de mobilisations et les moyens utilisés. En zones rurales, elles sont très spontanées et pourraient difficilement être qualifiées de mouvements sociaux. En zones urbaines, les moyens utilisés seront plus modernes : mots d’ordres précis; sms; etc .. Ce qui n’existe pas en zone rurale.

MME. BALME : Il n’y a plus de transparence d’information depuis que les rapports de l’académie chinoise ont choqué le gouvernement. Il y a en revanche un mouvement sporadique qui se forme, appelé la « maison clou », car des chinois seront expropriés refusent de partir. Le mouvement des propriétaires fonciers organise l’autogestion des bourgs (10 000 habitants), établit une constitution et gère toutes les affaires et même celles des questions publiques. Et quand des mouvements s’affrontent avec le gouvernement central, par exemple a Pékin, la classe moyenne utilisent les tribunaux. S’ils n’obtiennent pas gain de cause alors ils manifestent dans les rues de Pékin. Il y a un début de mobilisation de la société civile sur des sujets nouveaux.

6) Il y a-t-il un élan de solidarité dans le cadre des élections ?

MME. BALME  : Un journalisme d’investigation se crée, constitué de citoyens journalistes qui ne veulent pas dépendre des informations de l’État, et grâce à Internet cela s’est développée une mobilisation informelle. La mobilisation s’est arrêtée car le système politique n’en voulait pas. Dans le cadre d’élections, émergent d’autres formes de solidarité. Certaines de ces personnes sont des sortes de juristes de fait. Ils entrent dans des villages et aident les villageois à s’organiser, à mieux comprendre le système de la loi.

7) Sur quelle période en France compareriez vous la Chine d’aujourd’hui ?

M. CHARON : La période post-révolutionnaire du 19ème siècle, en fonction du sujet. Si l’on parle d’élections, ce serait plutôt la période de la deuxième République voire celle du début de la troisième République française (fin 19ème). Cela dit, l’on peut constater des phénomènes intéressants similaires avec le Second Empire. Au début quand la loi permettant les élections a été votée dans les villages et comtés en Chine, les pouvoirs locaux ont voulu empêcher les élections pour conserver le pouvoir. Puis ils se sont rendus comptes que c’était impossible, car les autorités provinciales ont fait pression. Les autorités ont facilité les élections en présentant le secrétaire du parti aux élections, qui peut cumuler les deux fonctions. Sous le second empire français, il existe encore des élections. Le système est encadré mais pas détruit. Napoléon place des personnes du régime, le régime ayant beaucoup de moyens et image plus importante, et il y avait donc un meilleur réseau pour les candidats.

MME BALME :La période actuelle en Chine ne correspond pas a à une période historique connue depuis la grande reforme agraire du 28 juin 1950 adoptée par le Conseil central du gouvernement du peuple. Il y a un profond recul institutionnel par rapport aux années 1910 où s’effectuaient les premières expériences démocratiques.

ALLER PLUS LOIN

Photo Merci de votre présence et de votre lecture ! Nous espérons vous voir aux prochaines projections-débats !

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Forum des métiers des droits de l’Homme (03/03/2015)

Le mardi 3 Mars l’antenne Sorbonne Human Rights de Pôle Panthéon Sorbonne pour les Nations Unies organisait un forum des métiers des droits de l’Homme. Seconde édition d’un évènement qui avait déjà eu beaucoup de succès, il voulait ainsi éveiller ou confirmer la passion des droits de l’Homme, sensibiliser à leur importance, et démontrer comme leur défense pouvait passer par de multiples milieux.

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La conférence de présentation servait de préambule, avec :

* Isabelle Denise, responsable du service juridique de la Ligue des Droits de l’Homme.

* Christophe Pettiti, secrétaire général de l’Institut des Droits de l’Homme du Barreau de Paris.

* Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters Sans Frontières.

* Jean-Pierre Lacroix, directeur des Nations Unies et des Organisations Internationales pour le Ministère des Affaires Étrangères.

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Le forum en galerie Soufflot, permettait aux étudiants de directement discuter avec les intervenants et les représentants d’autres associations :

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Toute l’équipe de Sorbonne Human Rights vous remercie de votre présence et espère vous avoir fait passer une bonne soirée !