Projection – « Return to Homs » de Talal Derki (10/02/2015)

Le 10 Février 2015, l’antenne Sorbonne Human Rights organisait sa première projection en partenariat avec le Festival International du Film des Droits de l’Homme (FIFDH). Le film en question, « Return to Homs », suit l’évolution de Basset et Ossama, deux jeunes syriens pris dans les tourments de la guerre civile. Caroline Donati est ensuite venue discuter avec le public.

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INTERVENTION DE CÉCILE DONATI 

Homs est un symbole de la révolution, c’est une ville où la mobilisation touche toutes les couches sociales, comme une « capitale de la mobilisation ». La révolution syrienne résulte d’un soulèvement populaire rural : des jeunes se révoltent à cause de la répression policière à la suite de tags. Dans le film, la militarisation du soulèvement est mise en avant, un soulèvement populaire né en mars et au début de l’été. Homs est un cas particulier compte-tenu de la répartition géo-confessionnelle. La classe moyenne est marginalisée tandis que les ruraux, les sunnites, sont incarnés en la personne de Basset.

Ce film a une valeur documentaire de cette période très euphorique de révolution pour la liberté : nous entendons des chants; voyons des rassemblements qui se sont passés partout en Syrie et l’occupation la place publique (ce qui n’était plus le cas depuis des décennies). C’est une période d’insouciance, Basset n’a pas d’armes et dit ne pas en avoir besoin, et un moment de basculement entre soulèvement populaire et militarisation.

Le siège de Homs a duré six cents jours. Aujourd’hui la ville est détruite avec un quartier encore tenu par des révolutionnaires et sous le feu des attaques. Pour le siège de Homs il y eut de fructueuses négociations car la ville profite d’une situation stratégique : c’est la route pour le Liban et donc pour le Hezbollah. Ainsi pour la première fois, les conditions d’un accord furent respectées, des rebelles furent libérés des geôles du régime, des combattants purent sortir de la ville pendant le cessez-le-feu quand dans d’autres villes l’armée ne le respectait pas.

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QUESTIONS-RÉPONSES

1) Quelle est la situation du personnage principal aujourd’hui ?

Il faut un héros dans ce genre de situation et il a été un héros populaire car courageux et charismatique. Il aurait rejoint Daesh aujourd’hui mais ce n’est absolument pas sûr, plutôt avec un autre groupe de tendance radicale mais moins que celui de Daesh : le Front Al-Nosra, front ayant donné son allégeance à Al-Qaida sans terroriser les syriens pour autant. Il y a un reportage dans l’Effet Papillon (émission de Canal+) sur la rétrospective de son parcours.

Ce phénomène n’est pas du tout étonnant mais une conséquence de la gestion du dossier syrien. Après les frappes américaines et européennes sur Daesh un mouvement de bascule, une vraie radicalisation eut lieu du fait qu’aucune position du régime ne fut touchée. La « starisation » et la mobilisation occulte tout ce qui se passe dans la région, nous ne parlons plus des bombardements importants sur Damas car le prisme de Daesh les camoufle.

2) Quel est le rôle des femmes dans le conflit ?

Elles ont un rôle très important mais le film a pris le parti de suivre ce footballeur qui devient chef de brigade (la ville a été vidée ce qui explique leur absence). Elles s’occupent de ravitailler les fronts : beaucoup de femmes veuves notamment s’occupent de la vie quotidienne, de l’éducation.

3) Est-il vrai que les réfugiés syriens au Liban sont traités comme des parias et décident pour certains de retourner en Syrie ?

Le Liban et la Syrie c’est une longue histoire. Ils sont historiquement cousins : le Liban faisait partie de la Syrie, mais les syriens ne sont pas bien accueillis dès le départ du fait de la domination politique du régime syrien au Liban. Une sorte de racisme apparut devant le poids pesant de la démographie des réfugiés. Cela dépend aussi du placement des réfugiés dans le pays.

Suite à la guerre au Liban et à l’arrivée de nombreux réfugiés palestiniens, ces derniers eurent un statut particulier, très contraignant pour travailler. Cette politique a alors été appliquées aux réfugiés syriens. Le pays est instable, prêt lui aussi à basculer : les frontières sont poreuses et durement fermées (à l’instar de la Turquie), certains militaires prêtent allégeance à Daesh.

4) Quel est le rôle des observateurs des Nations Unies, et de l’ONU en général ?

Dans le film la mission montrée est la première envoyée, nous savons tout de suite qu’elle ne résoudra rien. En effet plusieurs pays étaient et sont alliés au régime et le mandat de l’ONU fut très limité. Le régime attendit alors que les observateurs repartent pour attaquer de nouveau.Le film tient de ce but central de relayer la révolution, de ne pas se faire massacrer dans le silence comme cela avait été le cas en 1981.

Cette première grande déception fut suivie par les massacre à l’arme chimique. Les observateurs étaient alors à deux pas et ont dû attendre une semaine avant de pouvoir accéder à la scène – pendant ce temps, le régime avait caché les preuves. Il y a des opinions contradictoire au sein de al communauté internationale (la Chine et la Russie en alliés du régime par exemple). Aucun mandat n’est possible selon les règles; malgré le travail d’un comité sur les questions des réfugiés et de la documentation (très importante pour l’ « après »), un blocage politique empêche d’avancer.

5) Quelle est la situation actuelle de l’opposition  ?

Les jeunes syriens, comme dans le film, se définissent toujours comme révolutionnaires pour avoir un État de droit. L’opposition s’est exilée à Istanbul. Aujourd’hui ils sont divisés et n’ont plus assez de soutien financier, un fait compréhensible puisqu’ils ont des demandes mais aucune réponse de la communauté internationale. Un gouvernement de transition existe, avec des ministères mais les rivalités politiques entre anciens et nouveaux exilés le rongent de l’intérieur.

Dans le territoire syrien :

° Au Nord : Les rebelles de la brigade sont épuisés par l’intervention de Daesh. Ils ont dû se battre contre deux ennemis. Le Front Al-Nosra, en compétition avec Daesh, s’est alors affilé à Al-Qaida. Toutefois tout peut changer avec le délitement de Daesh de ces derniers temps suite aux bombardements par la Coalition.

° La ville d’Alep : Elle connaît le même sort que Homs. Elle est assiégée par le régime, qui a techniquement les moyens de la contrôler mais ne le fait pas : ce n’est pas que la résistance qui l’en empêche, mais aussi une logique diplomatique en accord avec la Turquie.

° Au Sud avec la Jordanie : L’armée libre (front marchant vers Damas) soutenue par la Jordanie fait de nets progrès. Après la mort du pilote jordanien le régime monarchique a été mis dans une position délicate. Le Front Al-Nosra travaille avec les rebelles et la Jordanie, avec d’avantage de réseaux locaux que d’acteurs extérieurs.

6) Quels sont les soubassements idéologiques des parties au conflit ?

Les anciens partis n’ont plus beaucoup de poids aujourd’hui. Les jeunes, surtout, ont un mouvement idéologique, un mouvement islamiste « modérée » aimant la « culture musulmane » avec des clivages autour de l’idée d’un État laïque. L’idéologie des forces en présence sur le terrain est très mouvante sans construction politique véritable. Ces forces usent d’un travail de résistance militaire plutôt que politique. La situation est très complexe et change tous les jours.

Image Caroline DONATI est une journaliste spécialiste du Moyen-Orient, coauteur de « Syrie – Journaux intimes de la Révolution », un webdocumentaire en continu diffusé sur Arte et Mediapart (https://www.facebook.com/SyrieJournauxIntimesDeLaRevolution?fref=ts). N’hésitez pas à vous y rendre !

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